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"Quand
je photographiais des cadavres, on disait que jétais
intéressant. Maintenant que je mintéresse
aux vivants, je suis devenu "ordinaire"."
Marco, photographe, a décidé de renouer
avec son enfance le temps dune exposition. Plutôt
que des photos spectaculaires, il voudrait simplement
montrer les visages des ouvriers dun chantier naval
en train de mourir. Mauvaise idée.

Le
thème lui tient à coeur : il a passé
dans ce vieux chantier de délicieux moments denfance,
dont les souvenirs le réchauffent encore. Et son
père lui a consacré une partie de sa vie.
Mais
les commandes se faisant rare, le chantier est à
présent menacé. Les hommes se sont aigris.
Tel copain qui le faisait sauter sur ses genoux vote désormais
F.N.. Et nen a pas honte. Et puis, son père,
quil voit trop rarement et à qui il rend
visite à loccasion des prises de vue, lui
apprend quil est condamné. Les premiers symptômes
de la maladie dAlzheimer sont déjà
là.
Quant
au sujet de son exposition, il nintéresse
personne. Et sil rêvait de pouvoir exposer
avec lun des meilleurs photographes de son temps,
il saperçoit finalement que lintérêt
que celui-ci lui porte nest que façade, et
quil le considère en réalité
avec mépris.
Pour
Marco, cest comme sil recevait baffe sur baffe.
Lécroulement progressif dun monde qui
le maintenait dans un équilibre fragile... à
laide aussi, il faut le dire, de pas mal de psychanalyse,
de petites pilules anti-angoisse et de quelques fumettes
de canabis. Et sa compagne qui parle de déménagement
et de premier bébé ne laide pas à
se rassurer, lui qui se sent très bien dans sa
maison de célibataire et ne se sent pas du tout,
par contre, père potentiel.
Alors,
avec tout ça accumulé, la petite machine
intérieure de Marco craque, et il se retrouve à
lhôpital... avec un médecin qui parle
de lenvoyer en psychiatrie.
Après
un premier tome considéré par beaucoup (nous
en premier) comme lalbum de lannée
2003, Manu Larcenet nous livre une suite inattendue et
bouleversante, sensible et dune formidable humanité.
Dense, riche, terrible comme sont les douleurs et les
blessures de la vie. Lémotion est constante
dans ce second volume où le lecteur prend autant
de baffes que le personnage principal, par des images
dune force dramatique rare. En filigrane, ce dialoguiste
doué parvient à instiller les touches dhumour
et dironie qui sauvent le livre du mélo et
du pathos. Mais on le finit sous le choc. Heureux que
la bande dessinée puisse offrir des oeuvres dune
telle qualité. Et un peu triste quelles soient
si rares.
par
Patrick Albray
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