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(05
2004)
Au
moment des célébrations du Débarquement
en Normandie, il nest pas inutile de rappeler quil
y a soixante ans, la BD faisait la résistance dans
la clandestinité. Un album reste à jamais
identifié à la Libération de la France
du joug nazi : « La Bête est Morte »
dEdmond-François Calvo, Victor Dancette et
Jacques Zimmermann.

Comme
uvre de résistance, il y avait eu bien sûr
les travaux brouillons de Marijac avec Les Trois
mousquetaires du Maquis. Lauteur avait été
prisonnier en Allemagne avant de sillustrer dans
la presse de la Résistance. Un Marijac qui avait
accueilli Hergé pendant lexode suivant linvasion
de la Belgique par les Allemands et qui, devenu éditeur,
donna du travail notamment à Liquois en 1947, malgré
sa collaboration au journal nazi Le Téméraire
pendant lOccupation.
Mais
lalbum marquant de la Libération est sans
conteste La Bête est morte dessiné
par Edmond-François Calvo, sous-titré La
Guerre mondiale chez les Animaux et scénarisé
par Victor Dancette et Jacques Zimmermann. Peut-être
lun ou lautre de nos lecteurs savent-ils pourquoi
la signature de Jacques Zimmermann co-auteur du scénario
disparaît dès la réédition
du premier volume et dans toutes les éditions suivantes,
sauf dans le fac-simile de Futuropolis de 1977 (toujours
disponible) ? Cest en tout cas pour nous un mystère.
La
Guerre mondiale chez les Animaux.
Le
propos de cet album est de raconter la guerre mondiale.
Lalbum file la métaphore sur le mode animalier
comme le firent jadis Jean de la Fontaine ou Grandville
: les Allemands sont des loups, les Français des
lapins, les Belges des lionceaux, les Anglais des dogues,
les Américains des bisons et les Russes des ours,
comme si la référence à des événements
proches était encore trop douloureuse. Art Spiegelman
retiendra la leçon. La représentation est
cependant précise au point den devenir cryptique.
Cest un album à lire avec, en regard, un
livre dhistoire ouvert.
Le
trait de Calvo, un dessinateur bâti comme une armoire
normande affligé dune grande myopie et qui
exécutait cependant le moindre détail avec
une minutie maniaque de ses énormes mains boudinées,
est une espèce de mix entre le cartoon
à la Walt Disney et la puissance lyrique dun
Gustave Doré. Cet album est graphiquement un moment
unique dans lhistoire de la BD française.
La Bête mise à mort est présente sur
la couverture, mèche rebelle et regard haineux.
Les croix gammées effacent le doute : il sagit
bien dHitler. Calvo, lui donne lapparence
du grand méchant loup de Walt Disney, son modèle.
A la Libération, le maître de Burbank se
rappellera à son souvenir et le dessinateur français
devra retoucher les éditions suivantes pour supprimer
la truffe du loup, trop proche du dessin animé
aux trois petits cochons.
La
première mention de la Shoah dans la BD
Lautre
fait remarquable, cest que cet album est historiquement
la première BD à évoquer le sort
des Juifs européens. Ainsi, page 25, il est écrit
: « Poursuivant plus particulièrement leur
vengeance contre certaines tribus danimaux pacifiques
que nous hébergions et à qui nous avions
bien souvent ouvert nos portes pour les abriter contre
la fureur de la Bête déchaînée,
les hordes du Grand loup avaient commencé le plus
atroce plan de destruction des races rebelles, dispersant
les membres de leurs tribus dans des régions lointaines,
séparant les femmes de leurs époux, les
enfants de leur mère, visant ainsi lanéantissement
total de ces foules inoffensives qui navaient commis
dautre crime que celui de ne pas se soumettre à
la volonté de la Bête ». On peut mégoter
sur la sémantique qui minimise le plan dexécution
des nazis, mais la mention est remarquable : il faudra
attendre 1985 pour retrouver pareille occurrence dans
une BD française. Soixante ans après sa
création, cet album garde toujours sa force et
mérite une des meilleures place dans nos bibliothèques.
par
Didier Pasamonik
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