|

- Cette balade, mon neveu, nécessite du jarret, du souffle, une
bonne vue, autant de qualités que tu possèdes, j'en suis sûr ! -
Tu me fais peur, mon oncle
allons-nous escalader l'Himalaya, descendre
dans un gouffre, que sais-je encore ! -Non, pas à ce point-là. Mais
des escaliers à descendre à monter, assurément
Enfin, tu verras
par toi même. Bien, nous voici dans le prolongement du quai aux
Fleurs de la semaine dernière,
si tu te souviens, c'est-à-dire au quai de la Corse.
| Rien
de spécial à dire à son sujet, ce quai existe depuis 1769, année
de naissance de Bonaparte. En hommage, on s'en serait douté,
à l'Ile de Beauté acquise l'année précédente aux Génois. Dans
la foulée voici le quai de l'Horloge. Il doit son nom actuel
à la tour de l'horloge du Palais de Justice. Philippe Le Bel
trouvant son palais insuffisant le fit agrandir par Enguerrand
de Marigny de manière à abriter en même temps ses services administratifs,
financiers et judiciaires. |
|
| Jean Le Bon acheva
l'aménagement de l'ensemble dont la Tour de l'Horloge. De forme
rectangulaire, elle est haute de 47 m. Cette horloge a été la
première horloge publique de Paris |
 |
Depuis
des siècles elle rythme la vie du palais de Justice et de l'Ile
de la Cité. Tout en haut de la tour, son lanternon contenait
jadis une cloche (le tocsin du palais) qui teintait dans les
grandes circonstances, 3 jours et 3 nuits de suite pour la naissance
et la mort des rois ou de leurs fils aînés. Comme elle avait
sonné le massacre de la Saint-Barthélémy, la Commune de Paris
l'envoya à la fonte en 1792. L'actuelle date de 1848. Au n°
1 se situe la Conciergerie. Aujourd'hui nous nous contenterons
de passer devant pour y revenir en détail lors d'une prochaine
balade. Sur ce quai de l'Horloge, l'historien Jacques Hillairet,
notre maître à tous ! donne une précision supplémentaire : en
plus des boutiques d'opticiens, ce quai était sous la Terreur
un important marché de cheveux, alimenté par les chevelures
des personnes condamnées à mort par le tribunal révolutionnaire. |
|
- A faire frémir,
mon oncle !
- Oui, on faisait
déjà argent de tout, tu vois, rien de nouveau sous le soleil
! Les nos 29, 37 et 39 furent longtemps occupés par des boutiques
d'opticiens et notamment et surtout par les ateliers Bréguet
qui eurent leur siège social de 1775 à 1882 au n° 39.
- Raconte ce que
tu sais sur cette famille, car pour moi, Bréguet, ça me fait
songer à l'aviation de l'époque héroïque...Mermoz, Saint-Ex
- Eh, bien vois-tu,
l'histoire de cette famille - toujours actuelle- commence
avec un certain Abraham Bréguet, lequel arrive à Paris à l'âge
de 15 ans venant du canton de Neuchatel ; nous étions en 1762.
Aussitôt son affaire d'horlogerie se développa considérablement,
les ateliers s'étalaient sur tout l'immeuble, tu imagines,
pour l'époque, c'était la réussite sociale, sans acun doute.
Mais (il y a un souvent un mais, tu remarqueras !) la révolution
le classa comme suspect, il dut fuir en Suisse aidé en cela
par Marat, son ami d'enfance, qui lui fit obtenir un laissez-passer.
Cela se passa seulement quinze jours avant qu'il soit lui-même
poignardé par Charlotte Corday. Pour la petite histoire Marat
en avait fait son exécuteur testamentaire.
Une fois la révolution
terminée, il rentra en France et grâce à l'aide de Dupont
de Nemours il put reconstruire ses ateliers aux frais de la
Nation. Trois mois plus tard les premières montres plates
sortaient sur le marché ! Avec le savant Prony, il fabriqua
des thermomètres métalliques, puis en 1802, des oculaires
de lunette permettant d'apprécier le 1/100è de seconde, puis
avec Chappe la mécanique du télégraphe optique. Sous le 1er
Empire, la maison faisait vivre cent ouvriers avec un chiffre
d'affaire de 400 000 f or et produisait 200 montres par an,
une véritable PME d'aujourd'hui.
- Déjà la production
en chaîne avant Taylor, pas croyable !
|
 |
-
En 1839, ce furent les premières montres électriques ; en 1843,
les ateliers créèrent la machine d'Arago pour mesurer la vitesse
de la lumière et en 1850 le télégraphe à lettres entre Paris
et Rouen et en 1880, on inaugura ici même le premier appareil
téléphonique à fonctionner en France. Les ateliers quittèrent
ces lieux en 1882 pour aller s'installer rue Didot au 17-21.
Au n° 41, toujours quai de l'Horloge, fut élevée Madame Roland.
Elle y tint un salon fréquenté par les Girondins. Elle a été
guillotinée sous la Terreur. Elle était née à Paris en 1754,
morte en 1793 guillotinée à l'âge de 39 ans. Elle fut élevée
dans cette maison. Elle s'y maria en 1780. |
|
Son mari était
Jean-Marie Roland de La Plâtrière, (1734-1793) homme politique
et ministre de l'intérieur en 1793 pendant un an. Il se suicida
en apprenant l'arrestation et la mort de sa femme. Il avait
20 ans de plus qu'elle.
-Tu peux voir
la plaque placée en hauteur sur la façade. Nous longeons l'immeuble
jusqu'au tournant pour entrer dans la place Dauphine. Ici
même, nous sommes sur l'emplacement du Verger du Roi, et si
cette place a une forme en triangle cela est dû à la forme
en pointe de l'Ile, tout bonnement !.
A son avènement
le roi Henri IV a le désir d'embellir la capitale. Voulant
créer un pôle d'attraction sur l'Ile de la Cité, il développe
cette extrémité de l'Ile en s'appuyant sur le pont Neuf et
développe cette partie de l'Ile en faisant construire rues
et places autour de ce pont. La place Dauphine naît en cette
période. Son nom est donné en hommage au dauphin, futur Louis
XIII.
Henri IV fait
toiser le terrain en 1607 et le donne à Achille Harlay.
C'est le premier président du Parlement ; il avait soutenu
le Roi pendant la Ligue. Il le lui donne de la main droite
mais de la gauche l'oblige a lui verser une rente par toise
carrée et d'élever des maisons similaires, d'après des plans
que Sully lui remettra. Pour Harlay, c'est une bonne affaire,
car il revend les lots une fois séparés à ses confrères du
Parlement et aussi aux orfèvres.
Le roi désirait
que les travaux soient achevés en trois ans. Jusqu'en 1790,
la place accueillait des manifestations qui rythmaient la
vie des parisiens comme la Fête-Dieu où des peintres et marchands
de tableaux venaient exposer leurs uvres, ce qui permettait
aux artistes inconnus, comme Chardin, de se faire connaître.
Il faut noter
qu'à l'origine cette place était fermée par un troisième côté
à l'Est, le long de la rue de Harlay. Faisons maintenant le
tour de la place Dauphine numéro après numéro. Au n° 12 :
Cette maison a appartenu en 1689 au président de Harlay, petit-fils
du fondateur de la place, Achille de Harlay. On raconte l'anecdote
suivante : Ayant à défendre les intérêts d'une dame dans un
procès, celle-ci craignit, à un moment, de voir perdre son
procès, furieuse elle le traita de " vieux singe ".
|
| La
cour rendit un jugement qui fut favorable à cette dame reconnaissant
son bon droit. " Vous voyez, madame, lui dit-il, que de vieux
singes peuvent encore être utiles aux vieilles guenons " ! Au
n° 15 : Dans cette maison, au rez-de-chaussée, a vécu le couple
mytique Montand- Signoret. Aujourd'hui, c'est une galerie de
tableaux. La maison traverse toute l'épaisseur de l'immeuble
et débouche de la place Dauphine où nous sommes au quai des
Orfèvres devant nous. |
 |
| Toujours place
Dauphine, allons au n° 26 : Maison où mourut en 1908, à 74 ans,
l'écrivain Ludovic Halévy, neveu du compositeur
et apparenté à la famille Bréguet qui était propriétaire de
l'immeuble, le même qui donne quai de l'Horloge. Au n° 31 :
Maison habitée de 1912 à 1934 par le comédien André Antoine
(1858-1943), fondateur du Théâtre Libre, en 1887 il fut un extraordinaire
metteur en scène qui ouvrit à cette discipline l'ère du théâtre
moderne. |
 |
-Quittons maintenant
la place Dauphine pour admirer le Pont-Neuf, le pont le plus
ancien et le plus beau pont de Paris dont la restauration
se terminera cette année.
Jusqu'au XVIè
siècle, les deux rives de la Seine n'étaient reliées qu'à
travers l'île de la Cité. Paris ne comptait alors que quatre
ponts, plus d'une trentaine aujourd'hui. C'est Henri III qui
accepte de bâtir un pont ici. Pour établir un appui au pont
on réunit les trois îlots qui rattachés les uns aux autres
formeront cet appui. Un de ces îlots s'appelait l'Ile aux
juifs.
|
|
En 1578, le 31
mai le roi pose la première pierre. Il venait du Louvre voisin
dans une barque toute décorée pour l'événement. Sa mère et
sa femme l'attendent entourées de toute la cour royale. Ce
jour-là, il pleuvait à torrent et le roi pleurait ; vêtu de
noir, coiffure noire, pourpoint noir, haut-de-chausse noir,
épée noire du fourreau à la garde et de plus il portait un
chapelet aux grains formés de têtes de mort en ivoire.
- Pourquoi ce
sinistre costume ?
- Le matin même
il avait assisté aux service funèbre célébré en l'église St-Paul
en mémoire de ses mignons favoris décédés à la suite d'un
duel. Les parisiens jamais en retard pour brocarder les puissants
proposèrent d'appeler ce futur pont, le Pont des Pleurs. Les
autorités avaient pensé l'appeler Pont du Louvre.
Henri IV décide
que ce pont sera construit sans maison, ce qui est contraire
à la tradition. Il sera achevé en 1607, en décembre, grâce
à une taxe sur les vins qui perdura après la construction
du pont sous prétexte de le réparer dans l'avenir !
-Ça me fait penser
à quelque chose
-C'est peut-être
idiot, mon oncle, mais à la vignette autos
.
-Tout à fait,
rien de nouveau sous le soleil, tu vois !
Pour la première
fois les parisiens pouvaient traverser un pont et voir la
Seine ; de plus les trottoirs, hauts de quatre marches, mettaient
les piétons à l'abri de la circulation.
Louis XIII, en
1640, autorise la construction de petites échoppes démontables;
le pont devient vite à la mode et un " but de promenade des
oisifs, une animation perpétuelle avec ses marchands ambulants,
ses chansonniers, ses bateliers, ses marchands d'onguents.
Et de ce fait, les tire-laine et coupeurs de bourses y abondèrent.
"
Les demi-lune
qui reposent sur chaque pile, accueillent des boutiques en
plein vent, des arracheurs de dents, des " farceurs ", comme
Tabarin, le bouffe italien Pantalon d'où les pantalonnades,
le bateleur Scarlatini, premier de tous les charlatans (Molière
y fut amené par son grand-père. Il garde en mémoire ce qu'il
voit et plus tard s'inspirera de tout cela pour ses pièces
comme Les fourberies de Scapin.).
Il y avait aussi
une pompe pour alimenter en eau le Louvre. Elle fonctionna
jusqu'en 1813. Elle avait comme emblème la figure de la femme
de Samarie donnant à boire au Christ, d'où le nom de la Samaritaine
conservé par les grands magasins Cognac-Jay.
Puis ces échoppes
s'établirent en dur , en forme de demi-lune et il faudra attendre
1848 et 1855 pour voir disparaître tous ces marchands.
Ayant subi de
nombreuses crues ainsi que plusieurs restaurations, au moins
cinq depuis l'origine, il a résisté à tout cela, d'où l'expression
" se porter comme le Pont-Neuf ".
|
|
Le Pont-Neuf fut
un des centres les plus actifs pendant les moments troublés
de Paris comme la Fronde et bien sûr pendant la Révolution
Française.
C'est aujourd'hui,
le pont de Paris le plus long. En 1985, il a été empaqueté
par Christo pendant une quinzaine de jours.
-Avant de descendre
au square du Vert-Galant, quelques mots sur la statue du bon
roi Henri. La première statue a été exécutée à Livourne en
Italie, d'après une idée qui avait germée en 1604 afin de
rendre gloire au bon roi Henri IV. On décide de la faire couler
à Florence par le maître Jean de Bologne. Mais celui-ci décède
quatre ans plus tard et c'est un de ses élèves qui finit l'uvre
en 1613, c'est-à-dire trois ans après l'assassinat du roi
en 1610. Elle est embarquée à Livourne la même année pour
la France ; le bateau fait naufrage au large de la Sardaigne,
on ne repêcha la statue qu'un an après. Elle fut inaugurée
le 23 août 1614.
|
|
|
C'est la première statue équestre élevée à Paris.
En 1790, on installe
devant elle un bureau d'enrôlements volontaires et en 1792,
en pleine tourmente révolutionnaire, elle est envoyée à la
fonte et des morceaux jetés à la Seine
. Son piédestal reste
en place, on y installe les " tables des Droits de l'homme
".
La statue actuelle
date de 1818, nous sommes sous la Restauration, c'est le règne
de Louis XVIII. Elle fut sculptée avec la fonte du bronze
récupéré de la première statue de Napoléon de la colonne Vendôme
et de la statue du général Desaix de la place de la Victoire.
On plaça dans
le corps différents documents : l'Henriade de Voltaire en
deux volumes ; une vie d'Henri IV, le récit du retour de Louis
XVII, les traités de paix de 1814 ; des pièces de monnaies
et des médailles
Le fondeur Mesnel,
farouche bonapartiste, (mais est-ce vrai ?) profita de l'occasion
pour glisser dans le bras droit de la statue une petite statue
de l'Empereur et dans le ventre du cheval " des chansons,
inscriptions et diatribes " contre les Bourbons. Tout un tas
d'écrits antiroyalistes. On dit aussi, que le ciseleur prit
soin de cacher dans la tête du cheval, le procès-verbal de
cet apport clandestin.
On l'inaugura
le 25 août, jour de la Saint-Louis et de la fête du roi. On
y exécutait les prisonniers par pendaison ou décapitation
et il était du plus grand chic de venir s'y battre en duel.
|
|
- Descendons maintenant jusqu'au niveau de la Seine au square
du Vert-galant et admirons la pointe de l'île de la Cité souvent
comparée à une proue de navire, c'est vrai, sitôt descendu
l'escalier cela vient de suite à l'esprit.
Avant la construction
du Pont Neuf, cette pointe de l'Ile de la Cité était formée
par trois îlots, je l'ai déjà dit, dont l'un s'appelait l'Ile
aux juifs. Sur cette île on y brûlait beaucoup
En 1314, quand
Philippe le Bel supprima l'ordre des Templiers, il fit condamner
le grand maître Jacques de Molay a être brûlé vif ainsi que
Guy commandeur de l'ordre pour la Normandie. Pour en savoir
plus, rapportes-toi aux Rois Maudits de Maurice Druon et surtout
à la série télévisée de Claude Barma
La malédiction
Quelques mois
plus tard, trois femmes y furent brûlées pour complot contre
le roi. Plus tard, au XVIIIè siècle et pour le plus grand
bien des parisiens, on y installa des bains (200 baignoires
y furent installées).
En 1865, on ouvrit
un café-concert appelé le Vert-galant (je rappelle que c'était
le surnom du roi Henri IV), malheureusement, cet endroit disparut
sous les eaux lors d'une inondation.
Une particularité
: Son niveau était celui du temps de Lutèce et par rapport
au niveau d'aujourd'hui, on peut estimer à 7 m le dénivelé
Impressionnant,
non ?
- Bon, il nous
faut remonter cet escalier
Un peu essouflé quand même, hein,
fiston, cet escalier est d'un long
?
- Tu parles pour
toi, mon oncle !
- Bon, j'ai rien
dit
nous voici à nouveau devant la statue d'Henri IV et continuons
par le quai des Orfèvres
A ce simple nom de quai des Orfèvres,
on voit de suite pointer l'ombre du commissaire Maigret, la
pipe à la bouche et la tête dans une ténébreuse affaire !
- Oh ! le lyrisme
- Bien, redevenons
sérieux.
Au n° 20
de ce quai, emplacement de l'état-major des pompiers de 1803
à 1853, année où il partit rue Chanoinesse. Nous en avons
déjà parlé dans une précédente balade...
Au n° 35
: Bureaux de la police judiciaire et musée des collections
historiques de la préfecture de police.
Au n° 54
: Les joailliers Bhmer et Bossange, fournisseurs du " collier
de la Reine " auraient habité cette maison. L'affaire
du collier de la reine Marie-Antoinette, affaire qui fit chavirer
sérieusement toute la monarchie. Au rez-de-chaussée nous retrouvons
la galerie de tableaux nouvellement installée dans ce qui
fut le logement du couple Montand-Signoret ; d'où nous pouvons
apercevoir à-travers les fenêtres les ombrages de la place
Dauphine.
- Et pour terminer
cette balade, allons au coin de ce quai et de la rue de Harlay
voir l'immeuble où le musicien Hector Berlioz, au 5è
étage, aurait habité.
Michel
Ostertag
Sources
:
En plus de
mes travaux personnels, j'ai utilisé les ouvrages suivants
:
. " Dictionnaire
historique des rues de Paris " de Jacques Hillairet.
. " Le guide
de Paris mystérieux " dans la collection des Guides noirs.
. Dictionnaires
et encyclopédies
|
Sommaire
des autres balades
|