
Quittant la rue du Cloître
Notre-Dame, nous nous dirigeons, lOncle et moi, rue Massillon où nous pouvons
admirer au n° 8
lHôtel de Gaillon occupé
depuis 1740 et jusquà nos jours par la Maîtrise de la Cathédrale. Nous navons
pas à quitter cette rue, car tout naturellement, elle se prolonge dans la rue Chanoinesse
et lintersection des deux rues est marquée par
lemplacement de la maison où est mort le poète Joachim Du Bellay, à 37 ans, le 1er
janvier 1560.
-Drôle didée de mourir un 1er janvier, il faut avouer
Sûrement un
réveillon trop arrosé !
Je ne pus mempêcher de lancer
cette remarque que vous jugerez peut-être impertinente
Le poète Du Bellay a introduit en
France le sonnet amoureux avec un lyrisme élégiaque qui annonce le romantisme. Pour la
petite histoire, atteint de surdité à lâge de 28 ans, il suivit néanmoins son
oncle le cardinal Du Bellay, ambassadeur de France auprès du pape à Rome où il resta
quatre ans comme son intendant. Mais passé
les éblouissements des monuments romains, la splendeurs de la Ville Eternelle, spectateur
des bassesses des courtisans du pape, il se met à détester cette vie qui lui est faite.
Il est plein de nostalgie en songeant à la vie paisible et rustique de son pays, lAnjou,
à son bon sens qui soppose à la vie
romaine, sournoise et intrigante. Il écrivit, en 1557, un recueil de sonnets au nombre de
cent quatre-vingt-onze où il raconte son voyage, son retour en France et sa désillusion.
Les sonnets de ce recueil, Les regrets, sont
animés par cent quarante-cinq personnes et, à leur suite, une foule de figurants, de
courtisans, de passants, dartisans afin de décrire la vie dans lécoulement
des jours. Dans ce recueil se trouve le célèbre sonnet : Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,/Ou
comme ceslui-là qui conquit la toison,/Et puis est retourné, plein dusage et
raison,/Vivre entre ses parents le reste de son âge !.Citons également les Divers jeux rustiques et Le poète courtisan publié peu avant sa mort.
Sur la façade
du n° 14 de cette rue Chanoinesse, je vois une plaque apposée sur une petite maison
de deux étages sur laquelle on peut lire je devrais dire deviner, tant les lettres
sont effacées le nom de Bichat, médecin mort ici en 1802, à lâge de 31
ans
-Fichtre ! On meurt jeune
dans cette rue !
La maison est
basse, dun âge ancien, un porche ouvre sur une petit cour, on y aperçoit des
colombages sur un côté de la maison.
Cette maison aurait été également
habitée par Jean Racine de 1672 à 1677. De cette époque date les pièces Bajazt, Mithridate et Phèdre.
Le docteur Bichat, quant à lui, exerçait à lHôtel-Dieu.
Lhistoire de ce médecin est une histoire de cadavres ! Vous allez comprendre
pourquoi au-cours de ce récit.
Né dans le Jura, en 1771, Marie
François Xavier Bichat fit ses études de médecine à Lyon. Ses premières leçons danatomie,
il les reçut de son propre père, médecin lui-même, mais faute de cadavre, il lui
faisait disséquer des chats. En 1793, à 22 ans, il monte à Paris avec dans sa poche une
recommandation pour le maître Desault, illustre chirurgien dont il devient lami et
le disciple, mais malheureusement celui-ci meurt lannée suivante. En 1799, à 28
ans, il est nommé médecin à lHôtel-Dieu où il aborde lanatomie
pathologique et fait en un seul hiver plus de 600 autopsies dans un amphithéâtre quil
avait créé chez lui rue du Four, dans un modeste logis. Là, il enseignait à un groupe
détudiants ce quil connaissait le mieux, ce qui le passionnait
vraiment : lanatomie.
LOncle mapprit quà
cette époque se procurer des cadavres nétait pas chose facile, il fallait, en
fait, aller les voler dans les cimetières. Des réseaux pour cela sétaient
organisés avec de véritables fournisseurs de chairs mortes.
- Légalement, les autorisations ne portaient que sur un ou deux corps par an et par
chaire danatomie. Un autre problème se posait : une fois utilisé, comment
faisait-on pour sen débarrasser ? La facilité consistait à les jeter par
la fenêtre
- Non, tu rigoles, cest pas vrai !
- Absolument authentique, tu peux vérifier dans les livres anciens, on ne peut pas
imaginer la vie urbaine à cette époque qui devait avoir gardé un petit côté
moyenâgeux! Mais le docteur Bichat ne faisait pas cela, il les brûlait dans un énorme
poêle !
- Bonjour les odeurs !
-Tu penses ! dailleurs les
voisins narrêtaient pas de se plaindre, on imagine la chose Bichat, sans se
démonter sut les calmer en les payant. Aux dires de certains, des cadavres il y en avait
partout dans son labo, chaque placard contenait un occupant !
-La maison des horreurs, les films dépouvantes, à-côté, cest rien !
Bichat
déménage maintenant au 14 de la rue Chanoinesse pour sinstaller près de son lieu
de travail : lHôtel-Dieu où il continue ses recherches.
A trop étudier de près lévolution de la
putréfaction de la peau, - pensez quil couchait dans la salle de dissection - sa jeune et belle santé ny résista pas. Et
noublions pas quil travaillait sans microscope !
Le 8 juillet 1802, comme il
travaillait à lamphi de lHôtel-Dieu à examiner les progrès de la
putréfaction de la peau, lodeur infecte qui séchappait du vase où il
faisait macérer un morceau de peau, augmentée encore par lélévation de la
température ambiante, - nous étions en juillet avait fait fuir tous ses élèves.
Mais Bichat sobstinait à poursuivre ses recherches. Un jour, en descendant les
escaliers de lhôpital, il eut une syncope suivie dune fièvre typhoïde qui
devait lemporter en quatorze jours.
-En fait, il a été victime de la science.
-On peut dire cela, une telle passion de la recherche dévorait cet homme, rien ne pouvait
le rebuter
Son uvre est un pas intéressant dans lévolution de la médecine. Son Traité dAnatomie Générale met en lumière
limportance du tissu, défini par lui suivant deux propriétés : la
sensibilité et la contractilité.
Daprès lOncle, Bichat sintéresse aussi à lembryon et en
qualité de physiologiste conçoit une doctrine sur les propriétés vitales, dans un
ouvrage intitulé Recherches physiologiques sur la
vie et la mort, publié en 1800, à lâge de 29 ans. Et un ouvrage inachevé lAnatomie descriptive qui sera achevé et complété
par ses élèves.
-Pour lui, la meilleure définition de la vie, cest tout ce qui résiste à la mort.
Chaque cellule, ou organe est en vie tant quil y a résistance contre sa propre
destruction, contre sa propre mort.
-Simple, voire simpliste, la vie est une énergie inconnue dans son essence et
incessamment en lutte contre les influences extérieures qui tendent à la détruire.
Dès le XVIIIè siècle, les idées vitalistes (idées force de la faculté de
Montpellier) concevaient un principe vital distinct de lorganisme et dont dépendait
toutes les actions organiques, une sorte dâme qui aurait présidée aux destinées
du corps. Ces idées-là avaient gagné les esprits des savants de lépoque et
Bichat, à son tour, y souscrivit ardemment
-Mais rien ne permet de penser que, vivant plus longtemps, il se soit maintenu dans cette
position, corrigea lOncle..
En effet, il avait commencé à séloigner de ce principe vitaliste pour chercher
« sans connaître le principe de la vie, à
analyser les propriétés des organes quelle anime ». La Vie, pour lui, se
résumait dans un conflit entre force physique et force vitale. Cest lensemble
des fonctions qui résistent à la mort. Le triomphe des forces physiques sur les forces
vitales, cest ça la mort !
-Oui, cest
vrai, on plutôt cétait vrai à lépoque de Bichat, car avec Claude Bernard,
ou plus exactement avec son maître François Magendie, on verra les bases de la
physiologie moderne définies, cherchant dans les seules lois de la physique et de la
chimie lexplication des phénomènes quoffre la vie.
Devant tant dérudition,
je ne voulais pas être en reste :
-En fait, si je comprends bien, cest Claude Bernard qui balaiera par ses méthodes
de pensées et dexpérimentation les idées vitalistes de Bichat
-Balayé ! Oui. Il nempêche que sa gloire posthume reste grande. Na-t-on
pas donné son nom à un hôpital à Paris ? Chaque années aux Conférences de
Bichat son nom est prononcé. Les textes voués à sa gloire parlent de lui en ces
termes : « Avec quel soin il observait les malades, avec quelle ardeur il
pratiquait les autopsies ! Père de lanatomie moderne ! ». Parurent
aussitôt sa disparition, de multiples gravures montrant son agonie au service de la
Science.
-Je vois, dis-je !
-On le représente en plusieurs
statues : David dAngers, le meilleur parmi les meilleurs, exécuta une
uvre quon plaça dans la cour de lÉcole de Médecine. Mieux ! Sur
le fronton du Panthéon, le même artiste le représenta, mourant, à côté de Rousseau,
Voltaire et Cuvier. Comme allégorie, on ne peut pas trouver mieux, avoue ! Aujourdhui,
son nom reste parmi les grands noms de
la Médecine, dont il fut, en quelque sorte, une victime imprudente. A nos yeux dhommes
modernes, Bichat est considéré comme le fondateur de lanatomie générale et le
précurseur de lhistologie.
-Pour le bien de la Science ! Pour notre bien à tous ! (je devins, subitement,
dun lyrisme débordant qui ne plut que modérément à lOncle).
-Oui, on peut dire cela comme ça, bougonna-t-il dans sa grosse moustache.
Au-cours de la prochaine balade, nous
resterons dans le même quartier.
Michel Ostertag |