|
Texte
de Mathieu Brèthes
Le lama dans la montgolfière
Une brise claire caressait le visage de l'aviateur. Le moteur de son avion
ronronnait doucement, comme pour ne pas troubler le calme souverain qui
régnait, là, au-dessus de l'océan de nuages. Le soleil
du soir irisait la carlingue rouge du biplan. De petits nuages nacrés
se détachaient de l'horizon, telles des perles d'un coquillage
aux mille couleurs. L'altimètre indiquait quatre mille mètres.
Le pilote, une main sur le manche à balai, l'autre posée
sur le rebord du cockpit, observait l'étendue. Il appréciait
tout particulièrement cette ambiance calme du soir et, dès
qu'il le pouvait, faisait décoller son avion pour rejoindre les
airs, loin des trépidations de la vie quotidienne. Il se rêvait
parfois Capitaine d'une nef volante, à la coque de métal
et aux ailes dorées, naviguant sur l'océan gazeux et partant
à la pêche aux nuages de nacre... Parfois encore il se voyait
aller jusqu'à la Lune, avec son biplan, transformé en navette
pour la circonstance, fendant l'espace d'un rai de lumière rouge...
Mais le plus souvent, il profitait du vol pour admirer les nuages, et
essayer de leur trouver une forme connue. Ici il voyait une fée
qui, au moment où son avion la survolait, se changeait en lutin
; là il apercevait une course effrénée entre deux
lapins, qui devenaient dragons, vus d'un peu plus loin... Mais rien de
tout cela ne lui venait ce soir-là. La fatigue, sans doute... D'un
geste lent, il inclina le manche à balai vers la gauche, tout en
jouant sur le palonnier avec ses pieds.
L'avion décrivit une grande courbe vers le couchant, puis se redressa
doucement, pointant le soleil du nez. L'altimètre indiquait quatre
mille cinq cents mètres. Puis, pris d'une soudaine inspiration,
il effectua un demi-tonneau, et se retrouva la tête face aux nuages.
Et l'aviateur remarqua quelque chose. Au-dessous de là où
passait son avion, de petits nuages en forme de champignons semblaient
s'élever, paresseusement, vers le ciel. Le moteur de l'avion vrombit
et, tirant sur le manche au maximum, le pilote lui fit effectuer un semi-looping,
se retrouvant à l'opposé de sa direction initiale. Et, devant
l'appareil, s'élevaient de petits nuages blancs, en forme de champignons.
On aurait dit des signaux de fumée envoyés par un céleste
indien. Cependant, en s'approchant, il distingua autre chose. On aurait
dit... Des sortes de... Montgolfières. Et sous chacune de ces montgolfières
se trouvait une nacelle, et dans chaque nacelle se trouvait quelque chose.
Un animal de nuages aux longs poils blancs. Et de chaque nacelle, une
musique s'élevait, pure et cristalline, dans le ciel coloré
: le son de flûtes de pan. Et de temps en temps, une des apparitions
crachait un petit nuage vers l'avion, d'un air dédaigneux, sans
cesser de jouer. Et leur musique emplissait l'air d'une vibration mystique.
« Ce sont des lamas, ami. » lança une voix derrière
l'aviateur.
Celui-ci sursauta, autant qu'il est possible de le faire dans un biplan
monoplace, et se retourna sur son siège.
Derrière lui se dressait une immense montgolfière rouge,
sous laquelle était attachée une nacelle d'osier, et dans
la nacelle, à moins de deux mètres du cockpit, se trouvait
un moine tibétain, vêtu d'une toge rouge sertie d'une broche
d'argent. Ce dernier fit un large sourire, à la manière
de bien des asiatiques, en plissant ses longs yeux clairs, et dit :
« Je suis aussi un Lama, ami. »
Mais l'aviateur avait sauté, et son parachute jaune plongea dans
l'océan de nuages.
On attribua longtemps cette histoire au manque d'oxygène.
Le pilote lui-même, remis de son émotion, n'en parla que
très peu. Il n'a plus le droit de voler. Mais il espère
qu'un jour il reverra les lamas, jouant de la flûte dans les nuages.
Car il sait, lui, qu'il avait volé avec un
masque à oxygène.
Texte de
Mathieu Brèthes commenté [les commentaires
sont entre crochets.]
Le lama dans la montgolfière
Une brise claire caressait le visage de l'aviateur.
[Je me représente donc cette brise comme si
tangible que je la verrais
presque.]
Le moteur de son avion ronronnait doucement, comme pour
ne pas troubler le calme
souverain qui régnait, là, au-dessus de l'océan de
nuages. Le soleil du soir irisait la carlingue rouge du biplan. De petits
nuages nacrés se détachaient de l'horizon, telles des perles
d'un coquillage aux mille couleurs. L'altimètre indiquait quatre
mille mètres.
Le pilote, une main sur le manche à balai, l'autre posée
sur le rebord du cockpit, observait l'étendue. Il appréciait
tout particulièrement cette ambiance calme du soir et, dès
qu'il
le pouvait, faisait décoller son avion pour rejoindre les airs,
loin des trépidations de la vie
quotidienne. Il se rêvait parfois Capitaine d'une nef volante, à
la coque de métal et aux ailes dorées, naviguant sur l'océan
gazeux et partant à la pêche aux nuages de nacre... Parfois
encore il se voyait aller jusqu'à la Lune, avec son biplan, transformé
en navette pour la circonstance, fendant l'espace d'un rai de lumière
rouge... Mais le plus souvent, il profitait du vol pour admirer les nuages,
et essayer de leur trouver une forme connue. Ici il voyait une fée
qui, au moment où son avion la survolait, se changeait en lutin
; là il apercevait une course effrénée entre deux
lapins, qui devenaient dragons, vus d'un peu plus loin... Mais
rien de tout cela ne lui venait ce soir-là. La fatigue, sans doute...
D'un geste lent, il inclina le manche à balai vers la gauche, tout
en jouant sur le palonnier avec ses pieds.
[J'apprécie vivement ce qui m'ait offert à
visualiser, sentir, concevoir comme action dans l'espace; merci de m'inviter
à me figurer si précisément immergée dans
l'air, actionnant sereinement mon véhicule.]
L'avion décrivit une grande courbe vers le couchant,
puis se redressa doucement, pointant le soleil du nez. L'altimètre
indiquait quatre mille cinq cents mètres. Puis, pris d'une soudaine
inspiration, il effectua un demi-tonneau, et se retrouva la tête
face aux nuages. Et l'aviateur remarqua quelque chose. Au-dessous de là
où passait son avion, de petits
nuages en forme de champignons semblaient s'élever, paresseusement,
vers le ciel. Le moteur de l'avion vrombit et, tirant sur le manche au
maximum, le pilote lui fit effectuer un semi-looping, se retrouvant à
l'opposé de sa direction initiale. Et, devant l'appareil, s'élevaient
de petits nuages blancs, en forme de champignons. On aurait dit des signaux
de
fumée envoyés par un céleste indien. Cependant, en
s'approchant, il distingua autre chose. On aurait dit... Des sortes de...
Montgolfières. Et sous chacune de ces montgolfières se trouvait
une nacelle, et dans chaque nacelle se trouvait quelque chose. Un animal
de nuages aux longs poils blancs. Et de chaque nacelle, une musique s'élevait,
pure et cristalline, dans le ciel coloré : le son de flûtes
de pan. Et de temps en temps, une des apparitions crachait un petit nuage
vers l'avion, d'un air dédaigneux, sans cesser de jouer. Et leur
musique emplissait l'air d'une vibration mystique. « Ce sont des
lamas, ami. » lança une voix derrière l'aviateur.
Celui-ci sursauta, autant qu'il est possible de le faire dans un
biplan monoplace, et se retourna sur son siège.
[Je jubile encore de cette trame des circonstances
spatiales.]
Derrière lui se dressait une immense montgolfière
rouge, sous laquelle était attachée une nacelle d'osier,
et dans la nacelle, à moins de deux mètres du cockpit, se
trouvait un moine tibétain, vêtu d'une toge rouge sertie
d'une broche d'argent. Ce dernier fit un large sourire, à la manière
de bien des asiatiques, en plissant ses longs yeux clairs, et dit : «
Je suis aussi un Lama, ami. » Mais l'aviateur avait sauté,
et son parachute jaune plongea dans l'océan de nuages.
[Dès "se dressait", je m'attends à
l'obstruction. Péripétie... Oui, faut-il donc une chute
? je trouvais cette visualisation si joyeuse et ressourçante...]
On attribua longtemps cette histoire au manque d'oxygène.
Le pilote lui-même, remis de son émotion, n'en parla que
très peu. Il n'a plus le droit de voler. Mais il espère
qu'un jour il reverra les lamas, jouant de la flûte dans les nuages.
Car il sait, lui, qu'il avait volé avec un masque à oxygène.
[Ouf, réévaluation in extremis de la
gravitation... les rêveurs ne vont pas s'asphyxier sur la longueur...
manière peut-être d'ouvrir à cette voluptueuse méditation
aérienne sans risquer d'être accusé d'être un
irréductible planeur, intégration des tensions...]
|