Une peinture de Laurence de Sainte Mareville

Présentation de l'atelier

 

mars 2000 : "le lama et la montgolfière"

Contribution  de Mathieu Brèthes

texte seul

texte commenté

 

 

Texte de Mathieu Brèthes

Le lama dans la montgolfière


Une brise claire caressait le visage de l'aviateur. Le moteur de son avion ronronnait doucement, comme pour ne pas troubler le calme souverain qui régnait, là, au-dessus de l'océan de nuages. Le soleil du soir irisait la carlingue rouge du biplan. De petits nuages nacrés se détachaient de l'horizon, telles des perles d'un coquillage aux mille couleurs. L'altimètre indiquait quatre mille mètres.
Le pilote, une main sur le manche à balai, l'autre posée sur le rebord du cockpit, observait l'étendue. Il appréciait tout particulièrement cette ambiance calme du soir et, dès qu'il le pouvait, faisait décoller son avion pour rejoindre les airs, loin des trépidations de la vie quotidienne. Il se rêvait parfois Capitaine d'une nef volante, à la coque de métal et aux ailes dorées, naviguant sur l'océan gazeux et partant à la pêche aux nuages de nacre... Parfois encore il se voyait aller jusqu'à la Lune, avec son biplan, transformé en navette pour la circonstance, fendant l'espace d'un rai de lumière rouge... Mais le plus souvent, il profitait du vol pour admirer les nuages, et essayer de leur trouver une forme connue. Ici il voyait une fée qui, au moment où son avion la survolait, se changeait en lutin ; là il apercevait une course effrénée entre deux lapins, qui devenaient dragons, vus d'un peu plus loin... Mais rien de tout cela ne lui venait ce soir-là. La fatigue, sans doute... D'un geste lent, il inclina le manche à balai vers la gauche, tout en jouant sur le palonnier avec ses pieds.
L'avion décrivit une grande courbe vers le couchant, puis se redressa doucement, pointant le soleil du nez. L'altimètre indiquait quatre mille cinq cents mètres. Puis, pris d'une soudaine inspiration, il effectua un demi-tonneau, et se retrouva la tête face aux nuages. Et l'aviateur remarqua quelque chose. Au-dessous de là où passait son avion, de petits nuages en forme de champignons semblaient s'élever, paresseusement, vers le ciel. Le moteur de l'avion vrombit et, tirant sur le manche au maximum, le pilote lui fit effectuer un semi-looping, se retrouvant à l'opposé de sa direction initiale. Et, devant l'appareil, s'élevaient de petits nuages blancs, en forme de champignons. On aurait dit des signaux de fumée envoyés par un céleste indien. Cependant, en s'approchant, il distingua autre chose. On aurait dit... Des sortes de... Montgolfières. Et sous chacune de ces montgolfières se trouvait une nacelle, et dans chaque nacelle se trouvait quelque chose. Un animal de nuages aux longs poils blancs. Et de chaque nacelle, une musique s'élevait, pure et cristalline, dans le ciel coloré : le son de flûtes de pan. Et de temps en temps, une des apparitions crachait un petit nuage vers l'avion, d'un air dédaigneux, sans cesser de jouer. Et leur musique emplissait l'air d'une vibration mystique.
« Ce sont des lamas, ami. » lança une voix derrière l'aviateur.
Celui-ci sursauta, autant qu'il est possible de le faire dans un biplan monoplace, et se retourna sur son siège.
Derrière lui se dressait une immense montgolfière rouge, sous laquelle était attachée une nacelle d'osier, et dans la nacelle, à moins de deux mètres du cockpit, se trouvait un moine tibétain, vêtu d'une toge rouge sertie d'une broche d'argent. Ce dernier fit un large sourire, à la manière de bien des asiatiques, en plissant ses longs yeux clairs, et dit :
« Je suis aussi un Lama, ami. »
Mais l'aviateur avait sauté, et son parachute jaune plongea dans l'océan de nuages.

On attribua longtemps cette histoire au manque d'oxygène. Le pilote lui-même, remis de son émotion, n'en parla que très peu. Il n'a plus le droit de voler. Mais il espère qu'un jour il reverra les lamas, jouant de la flûte dans les nuages. Car il sait, lui, qu'il avait volé avec un
masque à oxygène.

 


Texte de Mathieu Brèthes commenté [les commentaires sont entre crochets.]

Le lama dans la montgolfière

Une brise claire caressait le visage de l'aviateur.

[Je me représente donc cette brise comme si tangible que je la verrais
presque.]

Le moteur de son avion ronronnait doucement, comme pour ne pas troubler le calme
souverain qui régnait, là, au-dessus de l'océan de nuages. Le soleil du soir irisait la carlingue rouge du biplan. De petits nuages nacrés se détachaient de l'horizon, telles des perles d'un coquillage aux mille couleurs. L'altimètre indiquait quatre mille mètres.
Le pilote, une main sur le manche à balai, l'autre posée sur le rebord du cockpit, observait l'étendue. Il appréciait tout particulièrement cette ambiance calme du soir et, dès qu'il
le pouvait, faisait décoller son avion pour rejoindre les airs, loin des trépidations de la vie
quotidienne. Il se rêvait parfois Capitaine d'une nef volante, à la coque de métal et aux ailes dorées, naviguant sur l'océan gazeux et partant à la pêche aux nuages de nacre... Parfois encore il se voyait aller jusqu'à la Lune, avec son biplan, transformé en navette pour la circonstance, fendant l'espace d'un rai de lumière rouge... Mais le plus souvent, il profitait du vol pour admirer les nuages, et essayer de leur trouver une forme connue. Ici il voyait une fée qui, au moment où son avion la survolait, se changeait en lutin ; là il apercevait une course effrénée entre deux lapins, qui devenaient dragons, vus d'un peu plus loin... Mais
rien de tout cela ne lui venait ce soir-là. La fatigue, sans doute... D'un geste lent, il inclina le manche à balai vers la gauche, tout en jouant sur le palonnier avec ses pieds.

[J'apprécie vivement ce qui m'ait offert à visualiser, sentir, concevoir comme action dans l'espace; merci de m'inviter à me figurer si précisément immergée dans l'air, actionnant sereinement mon véhicule.]

L'avion décrivit une grande courbe vers le couchant, puis se redressa doucement, pointant le soleil du nez. L'altimètre indiquait quatre mille cinq cents mètres. Puis, pris d'une soudaine inspiration, il effectua un demi-tonneau, et se retrouva la tête face aux nuages. Et l'aviateur remarqua quelque chose. Au-dessous de là où passait son avion, de petits
nuages en forme de champignons semblaient s'élever, paresseusement, vers le ciel. Le moteur de l'avion vrombit et, tirant sur le manche au maximum, le pilote lui fit effectuer un semi-looping, se retrouvant à l'opposé de sa direction initiale. Et, devant l'appareil, s'élevaient de petits nuages blancs, en forme de champignons. On aurait dit des signaux de
fumée envoyés par un céleste indien. Cependant, en s'approchant, il distingua autre chose. On aurait dit... Des sortes de... Montgolfières. Et sous chacune de ces montgolfières se trouvait une nacelle, et dans chaque nacelle se trouvait quelque chose. Un animal de nuages aux longs poils blancs. Et de chaque nacelle, une musique s'élevait, pure et cristalline, dans le ciel coloré : le son de flûtes de pan. Et de temps en temps, une des apparitions crachait un petit nuage vers l'avion, d'un air dédaigneux, sans cesser de jouer. Et leur musique emplissait l'air d'une vibration mystique. « Ce sont des lamas, ami. » lança une voix derrière l'aviateur. Celui-ci sursauta, autant qu'il est possible de le faire dans un
biplan monoplace, et se retourna sur son siège.

[Je jubile encore de cette trame des circonstances spatiales.]

Derrière lui se dressait une immense montgolfière rouge, sous laquelle était attachée une nacelle d'osier, et dans la nacelle, à moins de deux mètres du cockpit, se trouvait un moine tibétain, vêtu d'une toge rouge sertie d'une broche d'argent. Ce dernier fit un large sourire, à la manière de bien des asiatiques, en plissant ses longs yeux clairs, et dit : « Je suis aussi un Lama, ami. » Mais l'aviateur avait sauté, et son parachute jaune plongea dans l'océan de nuages.

[Dès "se dressait", je m'attends à l'obstruction. Péripétie... Oui, faut-il donc une chute ? je trouvais cette visualisation si joyeuse et ressourçante...]

On attribua longtemps cette histoire au manque d'oxygène. Le pilote lui-même, remis de son émotion, n'en parla que très peu. Il n'a plus le droit de voler. Mais il espère qu'un jour il reverra les lamas, jouant de la flûte dans les nuages. Car il sait, lui, qu'il avait volé avec un masque à oxygène.

[Ouf, réévaluation in extremis de la gravitation... les rêveurs ne vont pas s'asphyxier sur la longueur... manière peut-être d'ouvrir à cette voluptueuse méditation aérienne sans risquer d'être accusé d'être un irréductible planeur, intégration des tensions...]