ATELIER D’ECRITURE
LE FANTASTIQUE
Sujet :
" Le fantastique, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles face à un événement en apparence surnaturel ".
Tzvetan Todorov
A partir de cette idée, écrivez un texte qui vise à nous
faire passer d’un monde à un autre : du monde réel, avec son temps,
son espace, sa logique à l’autre monde, celui de l’étrange. Tentez
donc de créer une espèce de vertige, une angoisse en partant d’une
situation banale.
Naturellement, la chute doit être troublante. (Eviter les clichés du genre : vampires, douches sanglantes, morts-vivants, etc...).
Ce qui est important ici c’est l’atmosphère et la progression subtile vers le malaise, quelque soit le genre littéraire (nouvelle, poème) choisi. Faites preuve d’originalité quant à l’histoire, le personnage central.
Dan
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LES TEXTES :
.oOo.
Des anges jouent à se pousser des ailes
Dérangent là-haut la poussière du ciel
Ondée plombée de plumes lourdes
Celles qui tombent mates et sourdes
Cendres épaisses
Volutes opalines
Blanches dépêches
Lucioles cristallines
Etoiles d'argent
Un imminent présage
Cascade d'accents
Un éminent message
La paix va recouvrir le monde
Celer de son blanc linceul
Les traces immondes
Des tombes qui gueulent
Effacer les noms,
De l'odeur de nos douleurs
Effacer les nombres,
De la source de nos souffrances
Eclairer les ombres,
Des ferments de nos frayeurs
Comme une géographie réparée
Une perspective nouvelle
Un éphémère idéal
L'espoir d'une éternité
La confiance
Une humanité
Mais
La fonte
Remontent
Le gris, la boue
Mais nous
Mais nous damnés,
Au fond
Englués
Les hommes
Des ferments de nos frayeurs
Révéler les ombres
De la source de nos souffrances
Répéter les nombres
De l'odeur de nos douleurs
Réciter les noms
A tout jamais jusqu'à la mort
L'abîme amer de nos remords
Claccc !!!!!
La porte de l’hôtel a claqué. Adam Nivelle, sur le trottoir, respirait
l’air tiédi de mars. Sa chambre et tout dans l’hôtel sentaient
le moisi. Comme un fond accusateur, d’autres remugles aux origines peu avouables
se mêlaient à cette odeur. Adam ne regretterait pas cet établissement
minable, toute cette pourriture. Il avait bien d’autres priorités dans
ses nostalgies.
Il était seul, sur le trottoir, les bras ballants. Il portait sur lui
ce qu’il possédait. Avant de sortir il avait compté son argent,
il lui restait 28,50€. Il avait laissé dans l’armoire de la chambre ses
vêtements inutiles. Un anorak, un jean, quelques paires de chaussettes,
des caleçons des maillots. Adam se concentrait sur la chaleur qui donnait
un goût agréable à la poussière de la rue. Il s’offrait
à la chaleur. Il jouissait de cette tiédeur. Une douce tiédeur,
si douce, un arôme. Il ne pouvait plus rien espérer d’autre que
cette chaleur.
" J’y suis , ça y est, j’y suis ". Il se répétait
ces mots. Il avait toujours su qu’il se retrouverait ici, un jour, sur un trottoir,
seul, dépouillé de tout. " Ca y est j’y suis ". Il le
savait. Il n’était jamais parvenu à le formuler clairement mais
il le savait. Adam était troublé. Ce n’était pas désagréable,
il était surpris de sa sérénité.
Pour la première fois de sa vie d’adulte Adam ne se projetait plus dans
l’avenir, même immédiat. Il ne ressentait plus cette fatalité,
comment dire... horizontale. Horizontales les lignes virtuelles raturant sa
vie, les lignes tracées entre son passé émaillé
d’échecs et un futur qu’il n’était jamais parvenu à maîtriser.
Adam réalisa que passé et avenir n’étaient pas les deux
pôles de son existence. Non sa vie avait toujours été soumise
à une pesanteur verticale.
Adam comprit que toute sa vie n’avait été qu’une chute, jusqu’à
l’instant précis de sa sortie de l’hôtel, une dégringolade.
Une course à la déchéance...
Immobile, sur ce trottoir, il comprit.
Il était au fond. " Ca y est j’y suis ". Il était au
fond.
Le trouble qu’il ressentait venait de ce qu’il jouissait de cette sensation,
ce sentiment d’accomplissement. Même si le but était d’une médiocrité
méprisable il avait le sentiment de l’avoir atteint. Il n’avait plus
rien. Il n’était plus rien. Il était bien.
Son destin ? N’être séparé des immondices du caniveau que
par la hauteur du trottoir ? Il marcha.
Adam avait été marié, il avait eu deux enfants, deux garçons.
Il aima sa femme, il fut un père attentionné. Quand elle lui annonça
son intention de divorcer il n’avait pas réagi. Il venait d’écoper
de deux mois de prison avec sursis assortis d’une mise à l’épreuve
de cinq ans. Une affaire d’attentat à la pudeur mêlant plusieurs
adultes. La présidente du tribunal n’avait vu que les agissements glauques
d’hommes et de femmes en manque de sensations fortes. Pour Adam c’était
la face cachée de sa vie qui avait été révélée.
Pour sa femme c’était la fin de son couple. Adam n’avait pas eu la garde
de ses enfants pas même de droit de visite. En pleine psychose pédophile
la moindre déviance sexuelle faisait de vous un coupable potentiel. Adam
avait perdu son travail peu de temps après.
Il continuait à rencontrer ces inconnus qui le temps d’un orgasme devenait
des amis. Il vivait dans des hôtels pourris se contentant des maigres
subsides de l’Etat. Toutes ses journées et toutes ses nuits étaient
une quête. Il cherchait à recréer une illusion, une illusion
venue de si loin qu’elle désertait ses souvenirs. Parfois il y parvenait.
Quand son corps se mêlait à d’autres corps inconnus, en une offrande
réciproque et publique. Avec 28,50€ en poche Adam ne pouvait plus se
payer de chambre d’hôtel. 28,50€ c’était dix repas dans un fast
food...
Cinq jours, dix jours...
Adam marchait au hasard. Les magasins de porcelaine étaient nombreux,
il arpentait la rue de Paradis. Il se rappela avoir fréquenté
un hammam pas très loin d’ici. Le Hammam des Oliviers situé chemin
des oliviers, une sorte d’impasse donnant sur un fond de cour sordide. C’était
un endroit dont la fonction initiale avait peu à peu céder la
place à des activités à l’opposé des buts hygiénistes
originaux. Adam pénétra dans l’établissement. Une odeur
caractéristique fit remonter en lui le goût de la dépravation.
Un mélange écœurant d’odeurs corporelles et d’eau de Javel. Il
paya les 20€ , reçu en retour la clef d’une cabine, un peignoir et une
serviette. Dans la cabine il se déshabilla, mit son peignoir, noua sa
ceinture négligemment.
L’après-midi le Hammam était peu fréquenté. Adam
passa devant des chambres de repos toutes vides sauf une, en voyant Adam, le
vieux qui l’occupait entrouvrit son peignoir pour exhiber son sexe. Si Adam
ne trouvait rien de mieux, il irait le rejoindre toute à l’heure. Adam
ouvrit la porte du sauna. Il était vide. Il continua, tout droit au fond
d’un couloir violemment éclairé, une porte donnait sur le hammam.
Il pénétra, la vapeur d’eau l’empêchait de voir si la pièce
était occupée. C’était grand, tout carrelé de blanc.
Un banc de la même faïence que le mur faisait le tour de la pièce,
le milieu était occupé par une banquette également en carrelage.
Adam connaissait bien la topologie des lieux, c’était l’endroit qu’il
préférait. Ici les choses étaient un peu moins sales qu’ailleurs.
Aujourd’hui le brouillard était épais, il s’assit le long du mur,
il ne pouvait pas voir la banquette du milieu, elle n’était pourtant
qu’à deux mètres. Il ferma les yeux. Il était bien, rapidement
il repassa tous les évènements qui l’avaient conduit ici. Un enchaînement
incontrôlable de circonstances. Le destin ?
Les yeux fermés, enveloppé dans la brume, il se sentait incroyablement
léger. Perméable au bonheur. Des minutes passèrent. Puis
il eut la certitude d’une présence. Ce n’était pas un bruit, pas
une odeur ni un frôlement. C’était une présence, la conviction
que quelqu’un était là. Devait-il ouvrir les yeux ? Il était
si bien les yeux fermés. Un couple était assis face à lui.
Malgré la vapeur épaisse, malgré ses yeux peut-être
encore clos, il les distinguait, très nettement. Ils étaient d’une
beauté incroyable en ce lieu. L’homme était grand maigre et musclé,
ses cheveux ondulés tombaient sur ses épaules. Il portait une
barbe légère, il regardait Adam en souriant doucement. Il n’avait
qu’une serviette nouée autour de sa taille. Ses bras écartés
reposaient le long du dossier. Si la beauté de l’homme fascinait Adam,
celle de la femme faisait naître en lui des sentiments qu’il n’avait jamais
éprouvés auparavant, sauf peut-être quand il était
bébé.
Adam avait conscience qu’elle était nue, il percevait la perfection de son corps à travers l’atmosphère chargée de la pièce. Soudain un nom lui vint sur les lèvres : Ava Gardner. C’était Ava Gardner celle de la nuit de l’iguane. Malgré l’incohérence de cette révélation, Adam avait la certitude qu’il s’agissait d’Ava Gardner. D’ailleurs quand il évoqua mentalement son nom elle sourit.
Ce qu’il éprouvait n’était pas sexuel. Il sentait des ondes d’amour
se réfléchir sur lui. Pourquoi cet inconnu lui semblait-il si
familier ? Pourquoi Ava Gardner ? Pour la première fois les questions
qu’il se posait le rassuraient. Pour la première fois de sa vie Adam
basculait dans un précipice sans avoir peur, pour la première
fois de sa vie le vertige ne se substituait pas à l’amour. Adam à
travers la brume chercha le carrelage de la main. Il n’y avait plus de banc.
Il n’y avait plus de mur.
Adam a les yeux ouverts, ils sont là, derrière eux des anges jouent
à se pousser des ailes ils dérangent la poussière du ciel,
ondée plombée de plumes lourdes celles qui tombent mates et sourdes
...
Marc
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Sans titre
Je suis sorti de chez moi, mal rasé, mal habillé, la clope au bec, le reste en main, en coup de vent pour éviter un coup de cafard...
J’ai marché par des rues, au hasard, des artères centrales, animées, des sentiers évasifs, et quelconques, et sales, à la périphérie, je l’étais, assez sale, j'ai soupiré " quelconque ", et j'ai tourné... Il ne s'est rien passé... Il faisait un temps doux aux vitrines, à lécher. Et les regards, complices ? J’avais l’air naturel, je n'étais pas peigné. Je marchais en canard, à l’aveugle, des pas de perpendiculaire et j'ai tourné. La tête. Personne ne me suivait, j'ai trouvé ça normal. Après tout... Il faisait un temps doux. Angevin ! J'ai entendu des rires... j'avais envie de rire... Mais seul, sourire et sans écho. D'ou venaient-ils ?... un bar, un resto, une galerie de portraits ? J'ai le visage étroit, pressé. Je m'y suis renfermé. Un mime. Incognito. Et je l'ai chiffonné, jeté. J’avais fumé, vidé tout le paquet, cendres et poussière ! Débris, bribes de soi et j'étais, saturé, mal rasé, mal habillé. Il me fallait un lieu ; Vite ! J'ai réfléchi... Un lieu sûr... à cause des migraines... Ces rues... Qui me vidaient de sens... Qui me tombaient dessus !... Pleine gueule... Il faisait un temps doux, j’étouffais, je rampais, les pieds lestés de plomb, de surplace. Face à tant d'inconnues, des X et des Y... Le vertige d'un vide, un trop-plein... J'aurais dû y rester, j'aurais dû ! Le cafard du dedans, l'asphyxie sous les draps, la trouille du couloir, au moins, j'en avais l'habitude !
Buko
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Sans titre
Il n'a toujours pas tué le facteur et tout le monde commence à le soupçonner d'idolâtrie. S'il s'obstine ainsi à maintenir en vie les gens dociles de son entourage, il finira par croupir au fond d'une prison de verre. Il est forcément tombé dans les paumes d'une secte angélique, je n'en doute plus une seconde aujourd'hui. Je l'ai vu l'autre jour caresser un chien ! J'ai pris peur et je me suis enfuie. Hier encore, un passant du rang une 406 l'a bousculé et il n'a même pas levé sa massue pour l'achever d'un coup net. Il s'est contenté de lui arracher l'oreille et il l'a laissé filer. Je n'ose en parler à personne mais je crois que la situation est grave. C'était pourtant mon ami. C'est sa mère qui doit s'inquiéter... Pauvre femme...
Azé
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L'ours et la girafe
(Conte Hollywoodien)
Cela faisait belle lurette que je râclais le fond du faitout pour
y trouver des images que je voulais partager, mais à chaque mot, il m’interrompait
:
- Je sais, je sais, tu me l’as déjà raconté.
Pourtant, des images, il y en avait beaucoup... d’abord, toutes les variations
autour d’un même motif, puis un choix de motifs illimité, et pour
ces motifs, un éventail infini de supports différents... mots,
couleurs, formes, signes, gestes etc...
Lui, n’avait qu’une seule ligne d’écoute, alors forcément, je
n’allais pas lui raconter l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours,
mais j’obtenais encore une assez bonne réception avec celle de la femme
qui a vu la femme qui a vu la girafe.
Seulement voilà : des images de femmes, je lui en avais présenté des milliers: des pulpeuses, des cagneuses, des juvéniles, des séniles, des légères, des vulgaires, des bourgeoises, des princesses, des intellectuelles, des folles à lier, et même parfois des enrhumées, les jours de grande humidité.
Pareil pour les girafes : de la savane du Kenya au désert de Namibie,
en passant par le jardin des plantes et le zoo de Bâle, les meilleures
histoires étant, bien sûr, celles des femmes-girafe, un peu tristes,
mais compromis idéal permettant de faire des métaphores comprimées,
réduisant ainsi le coût de la durée de communication.
Paradoxalement, ce minimalisme, étant une tendance mode, devenait de
plus en plus cher... moins il y en avait, plus l’extrapolation en devenait précieuse,
et avec de moins en moins, on finit par répéter le même
motif de plus en plus souvent tout en trouvant le travail fastidieux, surtout
pour une feignasse brouteuse de feuilles blanches comme moi. Bref, j’étais
bien lasse.
- Ah ! me disais-je, à force de devoir simplifier, tout se complique...
comment faire pour trouver de l’air et reprendre son souffle ? Les nénuphars
ont beau se reproduire dans un ordre parfait, mais ça finit par faire
un de ces foins de rhumes ! Si je laisse faire, nous ne verrons bientôt
plus de réflexions sur la surface de cette daube... raclons donc, dans
l’espoir d’y trouver encore quelques pietroglyphes de girafes carbonisés.
Lui, à part le seul câble sur lequel il était branché,
se concentrait sur son tube digestif, et cela lui permettait d’étudier
dans le détail tous les transits, de l’entrée à la sortie...
travail minutieux d’observation qui ne manquait pas d’intérêt,
vu la longueur de son cou, mais qui semblait l’avoir détourné
à tout jamais de mes histoires de plantigrades, que je me réservais
donc dans un mutisme solitaire et un peu dépité.
Voilà
comment nous étions devenus... mais vingt ans de mariage, les kilos en
trop et quelques marmousets sur l’épaule ne nous empêchaient pas
de continuer à nous tremper ensemble dans une baignoire sabot, quoique
dans un silence un peu monotone. Et, nous avions entre temps développé
souplesses de contorsionnistes qui nous semblaient très avantageuses
pour notre condition.
Mon travail d’assistance était d’assumer pleinement ma fonction qui consistait
à tituber, essoufflée, au bord des tables de roulette, drapée
de rideaux en voile retenus par une lourde quincaillerie échafaudante,
sous un regard concupiscent de pachydermes, en échangeant des sourires
en langue étrangère. J’aurais pu faire l’effort de consulter un
dictionnaire, mais non sans le risque d’en découvrir les significations
que je pressentais décevantes, et qui auraient pu être dangereuses
pour la bonne marche des affaires. En effet, en ce temps-là, les manières
de table étaient le cachet qui faisait foi d’une honnêteté
irréprochable, et mes impulsions, à la connaissance de certains
mots auraient pu me faire transgresser les lois de protocole des bienséances
sociales, politiques et mercantiles.
Je m’épuisais donc, non sans talent, dans une béatitude étourdie
mais disciplinée, vaguement satisfaite du privilège de pouvoir
végéter dans l’eau tiède de la baignoire sabot. Mon entourage
proche me l’enviait tant, que jamais je n’aurais pu imaginer de meilleure situation
et je barbotais donc sans états d’âme...
Cependant, ma capacité pulmonaire se réduisait de jour en jour,
et le combiné était le seul instrument qui me procurait de l’air
pur et de l’eau fraîche. Autrement, je prenais des petits congés
et j’allais croquer l’ours brun du muséum d’histoire naturelle. J’y aspirais
de plus en plus souvent, car j’aimais l’odeur de la bête sauvage, même
par la procuration de l’homme qui a vu l’homme, empaillée et poussiéreuse...
je délaissais ainsi progressivement le parfum délicat des fleurs
de pavot et les bouquets chatoyants d’Armagnac de tous âges, qui me faisaient
gonfler voluptueusement, telle une mongol fière avant l’envol...
Un jour, à l’orée d’un bois de tonneaux en chêne, quelle
ne fut pas ma surprise quand je me trouvai nez à nez, non pas avec l’homme
qui a vu l’homme qui a vu l’ours, mais avec un grizzly... rêve inespéré...
en chair et en os... euh, à poil et en érection...
- Chère madame, me dit-il, permettez-moi de vous offrir une petite coupe
de champagne... j’ai des démangeaisons et vous me paraissez bien ongulée...
pourriez-vous me grattouiller, s’il vous plaît ? Cela fait des années
que je farfouille dans ma boîte à outils pour y trouver des histoires
de nounours qui pourraient satisfaire mon épouse, car c’est la seule
ligne sur laquelle elle est branchée... je fais de mon mieux, vous savez...
mais à force de réparer les tuyaux de sa baignoire, mon poil se
fait de plus en plus rare, cela me chatouille, et j’ai beau y passer des heures
avec mon chalumeau, mais rien ne me soulage. Ne trouvez-vous pas que la vie
en baignoire se fait étroite, par les temps qui courent ? Les nouveaux
standards me paraissent encore plus étriqués, et l’âge avançant,
mes membres ont tendance à se rouiller...
De toute évidence, il n’avait pas développé d’aptitudes
spéciales pour le contorsionnisme, ce qui pour moi était d’un
exotisme séduisant. Il me raconta l’histoire de la grande ourse qui avait
au cours des ans acquis la consistance de l’eau froide, probablement due aux
journées passées contre la vitre de son aquarium, à cultiver
inlassablement le désir inassouvi de voir ses poissons remonter le courant.
Il avait, par voie de conséquence, évolué dans une rigidité
croissante, se conformant, toujours à quatre pattes, à la souderie
des pièces utiles pouvant la consoler d’un désespoir devenu chronique.
Cette situation l’avait tenu à l’écart des échaudements
dont souffrent les chats, certes, mais le prix en était devenu si lourd,
perclus d’avoir tant pataugé dans l’eau glacée pour prévenir
le gel, qu’un jour, il ne résista pas à se lever à la vue
d’un soir au coin d’un bois. Le hasard voulut que j’y fasse un tour aussi, à
la recherche de feuilles blanches à croquer.
C’est à ce moment-là que, tout d’un coup, sans chercher midi à
quatorze heures puisqu’on était le soir, alors qu’il n’avait même
pas encore fini sa phrase, son discours musical, matière dans laquelle
je suis profane, m’apparut comme une révélation... Eurêka!
Les corps plongés dans les liquides n’avaient plus de secrets pour moi,
mais je compris enfin la cause qui me menait inexorablement vers le trépas.
Mes excès de souplesse m’avaient tant pliée, d’abord en quatre,
puis en huit, que j’avais de l’air comprimé dans les bronches, et que
pour y remédier, il fallait que je m’étende et que je recommence
à fumer, ce que je fis sur-le-champ.
En effet, immédiatement après avoir consommé un gros Davidoff
trempé dans le champagne, je chantai la Traviata dans son intégralité
sans reprendre une seule fois mon souffle, et le grizzly se joint à moi
spontanément avec une voix de stentor mélodieuse... nous chantâmes
et roucoulâmes toute la nuit...
Aaah ! Ce fut si beau...
Nous étions tellement bouleversés par l’extraordinaire harmonie
créée par la fusion de nos ramages, et transformés en phénix
des hôtes de ce bois ressuscités de leurs cendres, nous entamâmes
aussitôt le répertoire entier de l’opéra mondial, le Dom
Pérignon et les gratouilles activant subtilement des résonances
de plus en plus colorées et diablement tactiles. Nous savions maintenant
que le minimalisme avait été un mirage... nous avions vécu
bernés dans l’illusion du goût fin et délicat de la sauce
hollandaise, véritable étouffe-chrétien et cause d’alopécie,
selon les dernières recherches faites à Berkeley.
L’air du large nous appelait enfin... et cela pour l’éternité.
Notre passion fut telle que, largués furent ceux qui avaient préféré
s’enfermer dans la salle de bains et qui, à force de trempe dans une
cuvette, ne leur restaient plus que des nombrils de turbots pochés à
l’oseille à contempler... D’ailleurs ils n’en ont rien perçu,
trop absorbés par les détails du même motif trouvé
sur la vapeur opaque de leurs miroirs. Nous apprîmes un jour qu’ils s’étaient
noyés dans un verre à dents par pure négligence. Grâce
au ciel, les marmousets purent être sauvés et s’envolèrent
dans les peupliers, là où poussaient encore beaucoup de feuilles
blanches à remplir.
Quant aux éléphants, ils ont trompé énormément, puis sont partis en voix d’extinction.
***
Bien des lustres en cristal volés en éclats après notre
coup de foudre, l’ours et moi-même flottions encore dans un océan
salé d’airs confus, et j’avais pris le soin de numéroter les autres
sur des petits cartons plastifiés... Depuis le temps, nous connaissions
le répertoire par cœur et nous pouvions ainsi nous les montrer, s’émouvoir
de nos souvenirs sans un mot ou nous risquions de boire la tasse. D’ailleurs,
les fables de girafes et d’ours avaient toutes été enregistrées
dans le livre du savoir limité pour des raisons de morale raconté
aux marmousets, grande oeuvre inscrite pour la postérité des bobets
de la thalassothérapie.
Tous les matins, je le frictionnais ardemment avec le baume du tigre, réputé
pour faire pousser les ongles nacrés, et à chaque anniversaire,
je lui offrais une nouvelle perruque en poil de chameau, relevant ainsi le charme
de sa beauté virile et sauvage.
Lui, m’avait branchée sur un bouche à bouche au mouvement perpétuel en huit et me couvrait de fleurs de tabac, bijoux que je portais dignement sous les aisselles, surtout les nuits de pleine lune.
Nous filions le parfait amour loin des émanations nocives des casseroles brûlées et des plomberies dévastatrices. Le graillon des moules frites et des frites-mayonnaise avaient spirituellement enrichi nos existences et même si nos états de santé ne s’en étaient pas améliorés, nous avions oublié nos maux, atteints aussi d’all-zimmers, ce qui nous permettait même, s’il le fallait, de dormir debout très confortablement. Une merveilleuse idylle qui s’immergea comme beaucoup, très banalement, dans le délabrement de notre vaste univers baigné par la musique des vagues et des pétillements de l’écume de mer à la surface du champagne et dont on fait les meilleures pipes.
Henriette
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Le petit cadre
Le vieux Matteo habite une cahute au milieu de près d'herbes folles,
à l'entrée du bourg. Il y vit chichement avec son furet d'arrêt
qui lui tient juste compagnie car depuis qu'il est devenu veuf le braconnage
ne l'intéresse plus. Plus grand chose ne l'intéresse.
Une aube noire de mars. Le coq de la ferme Lainé réveille le vieux
en sursaut et en sueur sur son lit bateau. Il éponge son front avec le
tissu rêche de sa couverture saturée de poussière - il ne
l'a pas lavée depuis qu'elle est morte. L'odeur est rance mais il ne
la sent pratiquement pas, comme son chagrin qu'il ressent dans le calme et l'attente.
Le temps d'émerger, il se relève à moitié. Son dos
est décharné. A tâtons, sa main rencontre le pommeau qui
pend en tête de lit. Evidemment, sa main actionne l'interrupteur. La lumière
brusque la pièce. Le furet, qui dormait sur la descente de lit en carton,
détale sous le sommier. Accroché au mur en face de lui, le portrait
de Clara le fixe comme d'habitude. C'est un cliché banal aux couleurs
défraîchies, coincé dans un petit cadre sans verre. Comme
à chaque fois qu'il se réveille, Matteo le frôle des yeux
sans s'y attarder. Ce jour-là, il remarque quelque chose. Un changement.
Il plisse les paupières, se penche en avant... pas de doute : les yeux
de Clara pleurent, des larmes dégoulinent le long du mur et bues sur
le plancher poreux, forment une auréole par terre. Le pouls du vieux
s'emballe : il est fou, frappé de sénilité foudroyante
! ou bien... mais non, les maléfices, les revenants : balivernes !
Maintenant il se dit qu'il a dû pleuvoir comme vache qui pisse pendant
la nuit, qu'il aurait mieux fait de réparer cette fissure dans la toiture,
que ça l'apprendra à se lamenter toute la sainte journée.
Toute la sainte journée dans l'attente. Il va en avoir le coeur net et
pas plus tard que tout de suite. Alors il se lève rapidement comme ses
os le lui permettent et se retrouve debout à côté du lit
- vieille bourrique, une planche et deux clous sur le toit et tu n'en serais
pas là à trembler comme un gamin, c'est ce qu'il se dit, malgrè
tout il espère, son coeur bat la chamade. Il s'avance de trois pas. Le
furet pousse un cri strident de bestiole étranglée. Matteo se
fige à portée de bras du portrait. Il tend la main, touche les
yeux. Elle le supplie. Il caresse son visage. Sa main traverse le film glacé
- et jauni - son bras traverse le film glacé - et jauni - Le corps de
Matteo tout entier est happé par la photographie, passé à
la trappe. Le plafonnier grésille avant de s'éteindre. La pièce
est à nouveau obscure.
Comme tous les mardi en fin de matinée, le fils Lainé marche lentement
vers la bicoque de la vieille folle, un poulet plumé sous le bras. Il
entre sans frapper autrement qu'en gueulant un " Hohé la mère
Clara, c'est Lainé ! je vous pose votre poulet sur la table ! "
et vérifie si la vieille folle va bien. Elle est généralement
dans la chambre, allongée sur son vieux lit bateau. Quand il entre dans
la pièce, elle lui sourit méchamment et dit :
" Vous savez je l'ai senti, il était ici cette nuit, mais il ne reviendra plus, non, ah ça, non... "
Le fils Lainé hausse les épaules, ça fait dix ans qu'elle
lui rabâche la même histoire, la vieille Clara.
Ludo
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Les cars fantastiques
Je m'appelle LASH CORDON BLUE - Emile de son prénom, mimile pour les
intimes - l'homme cul sec, l'avaleur de couleur, le sirôteur solitaire,
chauffeur de bus scolaires à Carentan dans la Manche.
Ma tournée commence à l'aube comme la matinée, au Salut des bastringues devant des calvas noirs, et se finit bien plus tard que le coucher du soleil. Deux jours sur deux ma tournée est fantastique, la plupart du temps j'oublie où j'ai garé mon car ou ne retrouve plus les clefs de contact ou vois deux cars et choisis le mauvais, celui qu'existe pas, celui qu'est peint en rose, le pas bon - et ma tournée se passe mal et des dizaines d'écoliers manchots se retrouvent en rade à faire l'école buissonnière contre leur gré comme des petits moutons qui sauteraient au-dessus des buissons pour chasser les noeuds papillons de l'ennui alors qu'on leur aurait rien demandé. Bref, je suis l'ami des écoliers, leur héros, ils prient chaque soir à genoux sur une planche à clous tels des minis-fakirs pour que ce soit à mon tour le lendemain de les conduire dans les cars fantastiques sur le chemin de l'école, leurs voeux sont exaucés tous les jours depuis cinq ans, le canton de Carentan a sombré dans l'illétrisme, j'en ai fait mon affaire, un truc rapport au sentiment d'honneur et au point. Point point point.
Toutes les bonnes choses ont une fin, la gendarmature m'a grillé au guidon d'un biclou, dérobé au vieux Robert à la sortie du lycée, je faisais du sang dents... cré, m'ont sucré mon permis à la sortie du café ! Le pire dans l'histoire c'est que les écoliers manchots des environs de Carentan vont enfin apprendre à lire. Tant qu'on ne leur raconte pas d'histoires sur la légende de LASH CORDON BLUE, je continuerai mes tournées au volant des cars fantastiques. Ils pourront ainsi continuer à rêver que demain c'est jour férié.
Ludo
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Le dormeur du Val de Grâce
Comme d’habitude j’hésitai entre deux mots, deux adjectifs, me demandant
lequel était le plus approprié à la situation, le plus
réel ou virtuel sinon le plus vrai : " tordu " ou " fourré
" ?
J’hésitai... pour ce coup-là les deux pouvaient convenir même
si le second eut finalement ma préférence en ce qu’il renseignait
mieux sur une sorte de préméditation, de calcul, d’arnaque, qui
traduisait cette sensation que j’avais : celle d’une dinde que l’on a choisie
et que l’on choie dans la période de l’avent.
Le coup était fourré ! d’ailleurs je le savais, l’avais subodoré dès le début quand j’avais accepté en me disant que je n’avais rien à perdre.
C’est vrai " que je n’avais rien à perdre ". Combien de fois m’étais-je dit ça ? combien de fois avais-je utilisé cette phrase toute faite, cette formule, sans vraiment réfléchir à sa portance et son importance ? " je n’ai rien à perdre " ! Quelle connerie ! je pouvais toujours m’imaginer être maître de quelque destin en étant maître de ces mots-là et de la décision que je semblais prendre avec eux mais cependant qu’aurais-je bien pu avoir à perdre puisque jamais, grand jamais, je n’avais rien gagné et puisque tous ceux qui à un moment ou à un autre, pour quelques raisons, m’approchaient ou louvoyaient quelques temps à mes côtés, le devinaient à mon premier regard, le savaient à l’intonation de ma voix dans les premiers mots que je lâchais. Je n’avais intrinsèquement, naturellement, rien à perdre et c’était toujours à ce rien qu’on se référait quand on me sollicitait.
J’essuyai mon front brûlant du dos de ma main et du revers de ma manche
mais ce ne fut ni la sueur ni la fièvre du moment que je ramassais ainsi,
plutôt l’urgence et la désespérance que cet espèce
de bilan, d’état du lieu de moi-même que je faisais brusquement,
avait fait bouillir et couler par les pores de ma peau. Pour la première
fois j’eus cette impression d’endosser la pleine responsabilité de mon
irresponsabilité et cela me donnait un certain vertige, une envie de
crier, de hurler : " stop ! on arrête ! on arrête tout ! on
recommence... je voudrais réessayer ".
Je n’en avais bien sûr pas les moyens et dus admettre que je ne pouvait
m’en prendre qu’à moi.
Le bruit de la rivière tissait une toile sonore par la fenêtre
ouverte. Je ne pouvais la voir mais l’imaginais parfaitement : au loin sur la
gauche, au début, l’eau rebondissait avec des accents de pomme de douche
sur ce qui devait être la dalle lisse et horizontale d’un perré
d’écluse...en s’approchant, sa fuite plus longue et irrégulière
sur un haut fond de galets... puis une période de silence où le
flot ralentissait et semblait hésiter sur un méplat... enfin à
droite le bruit franc de cataracte où en désordre sa chute se
divisait en quatre ou cinq, parfois six, tonalités différentes,
les quatre ou cinq espaces d’une cascade naturelle cette fois. Cette musique
incessante, toujours recommencée, ressemblait étrangement à
la vie, à la rumeur de mon existence qui ne faisait que couler inexorablement
dans un courant, de la source mère à la mer immense et amère
de la mort. La vie et la rivière étaient faites de milliards de
molécules et d’instants qui n’avaient de sens que dans leur fusion et
dans l’amplitude de la pente qui les entraînait. Qu’est-ce qui au bout
du compte était important : le débit de la vie, la cohésion
des gouttes de vie toutes imbriquées et charriées dans un fleuve
au cours si variable ou bien les gouttes ?
Ça durait depuis toujours, ça avait toujours été
; tous les coups que j’avais connus étaient tordus ou fourrés
! je n’avais rien à y perdre mais n’y avais jamais rien gagné.
Je savais pourtant la valeur de mes jours et la valeur des choses, du moins les ressentais-je profondément ; trop profondément peut-être et tellement différemment, si violemment, qu’il me semblait toujours me tromper. Comment aurais-je pu détenir quelque part d’une " vérité " quand parfois tout le monde, toute l’humanité à côté de moi et dans un même mouvement, voyait, expliquait, paraissait percevoir autre chose que moi ? Que pouvais-je dans cette occurrence sinon tenir et retenir ma langue et mes sentiments, les confondre, les soumettre puis les perdre dans cette unanimité apparente dont je me refusais à douter, préférant alors douter de moi-même ? beau parleur ! grande gueule parfois ! qu’en était-il au fond ? me taisais-je donc depuis toujours ?
Je n’avais rien compris à cette histoire et n’ y comprenais toujours
pas grand chose tout en sachant que ma situation était mal engagée,
alors aux questions stupides je me contentais de répondre stupidement
sans même chercher à savoir, peut-être auprès de ceux
qui ne me l’auraient pas dit, ce que je pouvais bien foutre là. Je ne
voulais plus m’endormir pressentant vaguement que cette léthargie que
je ne contrôlais pas n’était pas une bonne chose.
Parfois m’arrivaient comme du long d’un couloir des hululements ou des hurlements, des plaintes et des gémissements alors je me précipitais jusqu’à la fenêtre, l’entrouvrais de quelques centimètres et collais mon oreille vers l’extérieur pour que la chanson de l’eau submergeât les cris de l’intérieur ; là dans le noir de la nuit qui effaçait les barreaux de la fenêtre je tentais de me souvenir.
J’essayais ! mais chaque fois ne revenait que la phrase mélodieuse semblant
inscrite en moi et que je redisais comme on lit sur un mur : " C’est un
trou de verdure où chante une rivière accrochant follement aux
herbes des haillons d’argent... " ; elle résonnait comme le la d’un
diapason mais ma mémoire ne prenait pas le ton et restait en suspens
dans les haillons des herbes mouillées. Comment avais-je atterri là
? et surtout qu’est-ce que je pouvais bien y foutre, qu’est-ce qu’on me voulait
?
C’était sans aucun doute la rivière qui détenait la clef
de la serrure. Je revis sans peine celle de mon enfance qui dégringolait
fraîche au printemps en roulant des odeurs de menthe entre mes genoux
tandis que fouillant des deux mains les trous des berges et les grosses pierres
je dégotais de leur niche, à l’aveuglette et du bout des doigts,
des truites au ventre mou pointillé de rubis ; là j’avais rêvé
le Nil et le fleuve Amazone défiant une faune dantesque de crapauds,
d’anguilles et de couleuvres. J’ y avais passé tout compte fait beaucoup
plus de temps qu’à l‘école. J’ y avais tout appris : du temps
qui passe aux couleurs des saisons ; les secrets et les forces grouillantes
et imparables de la vie jusqu’à celle enfermée dans le coffre
de la coque des larves de phryganes ; magie fondamentale de " l’existence
" où chaque parfum, chaque couleur, chaque forme, arrêté
sous un galet ou accroché à la tige des joncs ou bien emporté
ailleurs par le courant, ou chaque infime partie des choses liée par
la transparence et la fluidité de l’eau donnait un sens et une réalité
à l’ensemble. Et puis l’amont... et puis l’aval ! l’amont et l’aval toujours
et dans le moindre mètre linéaire du cours ; l’amont qui décidait
de l’aval, l’aval qui assimilait tout ce que lui apportait l’amont avant de
devenir amont lui-même pour grossir le point d’aval immédiatement
après lui situé ; le tout roulant, déroulant, pétillant,
cascadant, avalant au passage la pluie du ciel ou se réchauffant de soleil,
emportant les jours et les nuits depuis que les jours et les nuits se succèdent
vers l’éternité et l’infini où tout recommence, où
tout avait commencé : la mer, la mer amère et immense.
Que pouvais-je bien foutre là ? qu’avais-je ou que n’avais-je pas fait
pour échouer dans ce bras-mort, cet étang ? moi qui m’étais
toujours contenté de me laisser flotter dans le chenal sans jamais prétendre
calculer une éventuelle dérive, qui avais toujours fait confiance
à la "rivière" pour me porter où je devais être
emporté.
Je refermai la fenêtre et regagnai le lit mais ne voulais pas dormir,
savais confusément que je ne devais, qu’il ne fallait surtout plus dormir.
J’essayai encore de me souvenir. " C’est un trou de verdure où chante
une rivière accrochant follement aux herbes des haillons d’argent "
; les mots revenaient inlassablement comme une résurgence au milieu du
pré de ma mémoire mais mes souvenirs ne parvenaient pas à
reprendre leur cours, restaient crochés sur l’image bucolique ou refusaient
de s’en départir et de se défaire de ces haillons, voulaient à
tout prix en rester là. Rester là.
Quand l’infirmier entra dans la carrée et alluma le plafonnier j’eus
cette impression que le soleil, de la montagne fière, luisait au dessus
de sa tête. La lumière se mit à pleuvoir. Brutalement, je
me rappelais ; comme un bouchon arrêté un instant par une digue
reprend le fil de l’eau, ma mémoire reprit celui de l’histoire.
Le coup était tordu depuis le début et bien avant que je ne me retrouve là ; d’ailleurs ce grand dépendeur d’andouilles d’adjudant était un familier des coups les plus tordus et que le pêcheur à la ligne que je suis , capable de passer des heures les yeux dans l’eau en se récitant calmement des vers ou en chantant des églogues, se soit laisser coller un uniforme sur le dos ne pouvait être qu’un gigantesque coup fourré de l’existence. Tout revenait, se précipitait et m’emportait dans un torrent.
" Trois... trois volontaires ! " qu’il avait dit l’adjudant en me dévisageant et me demandant, d’un coup de menton, si j’avais quelque chose à perdre. Je n’avais rien à perdre et comme d’habitude m’étais laissé embarquer.
Brusquement il fit froid et la chanson de la rivière parut s’évanouir,
l’odeur des menthes sauvages que brassait l’eau m’échappait et, au pied
du lit, les glaïeuls du vase nuaient leurs couleurs dans une aberration
chromatique. Je parvins lentement à poser ma main sur ma poitrine ; "
stop... arrêtez tout... je veux recommencer " pensais-je bouche ouverte
sans pouvoir le dire tellement le sommeil me prenait ; sans que le soleil n’en
puisse mais, je sentis ma chaleur s’en aller lentement et inexorablement vers
quelque mer immense et amère par le petit ruisseau s’épanchant
des deux trous rouges que j’avais au côté droit.
Jean Barbé
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A Morphée,
J'étais appuyé à deux mains sur le manche de la masse
et regardais gésir le corps inerte du petit chien noir sur l'herbe verte
; l'œil grand ouvert était fixe et maillé d'un réseau rouge
vif, le flanc ne bougeait pas, un filet épais ourlait la truffe brune
d'un sucre écarlate, la longue langue pendait molle depuis la bouche
entrebâillée où brillaient les canines jusqu'au sol, comme
une carpette rose sur une marche d'escalier, une mouche ventrue l'escaladait.
Entre les oreilles, une petite dépression affaissait le dessus du crâne,
un méplat où le poil collait écrasé : je l'avais
tué.
Ça faisait dix jours et dix nuits, depuis que la chienne des voisins
était en lice, que je promettais de le faire s'il continuait à
gueuler comme ça mais j'avais toujours supposé que mes paroles
étaient en l'air, de celles qu'on dit sans réfléchir vraiment
à leur stricto sensu : " putain de chien, je vais le tuer ! "
sans aucune intention, aucune, de faire ce que je disais.
Mais je l'avais tué.
Je savais que j'en étais parfaitement incapable mais je l'avais tué
; aussitôt j'ai pensé à l'autre, celui que j'étais
parfois dans mes rêves : l'impavide, le coléreux, le pragmatique,
le réaliste droit dans ses bottes : ce fumier avait tué le chien.
Oh ! j'allais me réveiller et me promettais de mettre fin à cette stupide et périlleuse expérience de programmation onirique.
J'ai
regagné le garage, essuyé le sang sur le fer du merlin dans du
papier journal et pris une bêche pour enterrer ma victime. Ce fumier avait
tué le chien et je me devais de l'assumer.
En creusant je m'étonnai à nouveau à cause de mon mal de
reins ; jamais jusqu'ici je n'ai eu mal aux reins que dans ma propre vie, la
vraie, la réelle et voilà qu'au second coup de louchet dans la
terre durcie la même estocade m'assaillait en bas du dos. Je poursuivis
cependant sans me relever; je devais faire vite. Si elle me découvrait
au beau milieu de ma sinistre besogne je savais qu'elle ne me pardonnerait jamais
; en creusant j'échafaudais le scénario que j'allais lui servir,
l'histoire, le bateau que j'allais lui monter pour expliquer la disparition
du clebs.
Par ailleurs je me demandais aussi si demain matin au petit déjeuner,
comme à son habitude, elle s'amuserait quand je lui raconterais les extravagances
de mes facéties de noctambule... Rêver oui ! Savoir rêver
d'accord ! Mais rêver que je tuais le chien me semblait hors jeu, pour
le moins hors limites.
Je soulevai le cadavre par la queue et des grosses mouches bleutées tourbillonnèrent
dans un bourdon en s'échappant de la gueule où elles avaient flairé
du miel dans l'haleine de la mort ; j'essuyai sous ma semelle la petite flaque
rouge et balançai le corps dans le trou où il tomba flasque, aussitôt
investi par l'essaim noir vrombissant des mouches. J'ai alors fermé le
caveau en quatre ou cinq pelletées de terre et tapé dessus du
plat de l'outil comme pour m'assurer qu'il ne s'ouvrirait plus puis j'y empilai
quelques unes des grosses branches que la tempête de la semaine dernière
avait arrachées aux chênes de la haie et éparpillées
dans la prairie. " Personne ne viendra l'y chercher " pensai-je en
contemplant le mausolée, " trop près des maisons pour qu'un
renard se risque à fouiner sur la charogne, trop loin pour qu'un homme
tombe dessus par hasard et remarque la terre remuée..."
Je ne supporte pas de la voir triste. Lorsque je lui raconte mes rêves
pilotés - ce gui pourrait être une approche du self-control intégral
susceptible de reléguer les théories de l'inconscient - elle y
prend un plaisir enfantin et m'écoute religieusement en guettant, suspendue
à mes lèvres, l'instant - il arrive toujours - où l'histoire
déraille dans l'irrationnel ; elle éclate alors du rire qu'impatiente
elle contient depuis le début. Mais cette fois ? Le chien ? Je n'étais
pas sûr qu'elle lâcherait son rire. Je ne supporte pas davantage
de la voir seulement contrariée parce que dans ces moments-là
ses yeux de lavande ou de mer tropicale sur lesquels je me suis posé
un matin, comme un frelon sur une pervenche, sans jamais avoir pu m'en défaire,
se remplissent alors d'un vide qui me terrifie.
" Elle ne saura jamais ! " me dis-je en rangeant la bêche au
fond du garage.
En regagnant la maison sous le soleil de plomb je m'interrogeai encore ; j'étais
pris d'une fatigue subite qui me coupait les jambes, d'une certitude que j'allais
dormir dès que je m'allongerais sur le divan vert du salon et je me demandais
bien comment cette envie-là pouvait me venir alors que j'étais
déjà au plus profond de mon sommeil. J'y pensais encore en me
couchant sur le cuir du divan, les yeux au plafond, dans cette vague léthargie
qui remue les idées en vrac, entre chien et loup, entre veille et sommeil
; puis il me sembla que je m'endormais... alors que je savais que je dormais
déjà. Cette supposition que je pourrais peut-être un jour,
une nuit, rêver que je rêve m'excitait et me plongeait dans un vertige
; je n'en étais pas encore là.
Je m'éveillai en l'entendant rentrer et décomptai sur le carrelage
de terre cuite les clapotis de ses souliers vernis qui allaient et venaient
dans le salon avec entre eux les glissades sur les pavés des ongles de
ce putain de chien qui, toujours entre ses jambes, la suivait partout en haletant.
Bientôt je la sentis s'approcher jusqu'à la respirer, se pencher
sur moi et j'ouvris les yeux sur son sourire et la lumière bleue de son
regard.
" Tu dors ? " interrogea-t-elle
Je lui fis de la tête un signe de dénégation en réfléchissant son sourire. Elle enchaîna en m'examinant des pieds à la tête :
" Mais qu'est-ce que tu as fichu ? T'as vu tes godasses ? Elles sont pleines de terre... T'aurais pu les retirer quand même "
Et elle se pencha pour me les enlever d'un bloc en tirant sur les talons sans même les délacer, elle les balança vers le paillasson de la porte d'entrée où elles rebondirent à gauche et à droite, l'une à l'endroit, l'autre à l'envers, en effrayant le chien qui, la queue pliée sous lui, sans la quitter des yeux, le ventre rasant le sol, se glissa sous la table du salon où il s'immobilisa la tête tendue posée sur ses pattes avant.
J'avais pris son poignet sans dire un mot, je l'attirai vers moi et la fis basculer
sur moi ; elle se laissa tomber en s'arrangeant pour que sa bouche entrouverte
tomba contre la mienne ; la précision de sa chute et celle déjà
de son geste pour dégrafer en un dixième de seconde le premier
bouton de la fermeture de mon pantalon n'étaient pas plus ambigus ni
moins résolus que ce que je lisais dans la fixité de ses yeux
bleus de cobalt ; dans la minute qui suivit l'ensemble des vêtements que
nous portions l'un et l'autre, blue-jean et jupe, petit slip de dentelles rose
et caleçon, tee-shirts, nous avait quittés et elle en fit un tas
en haut du dossier du divan vert puis elle s'allongea sur moi, de tout son long
; comme chaque fois je la ressentis si légère et si lourde. Elle
entama alors son travail de butineuse ; la pointe de son sein durci, comme la
rasette d'une charrue ouvre le chemin du soc, glissait sur ma peau doucement
tout du long, allant et venant de haut en bas, suivie de près par ses
lèvres tremblantes et la pointe de sa langue dont elle me labourait avec
méthode et délicatesse. Bientôt elle se croupeta et s'affaira
entre mes jambes dans une posture d'allégeance, ses fesses blanches et
rondes surplombant sa tête qui avait plongé vers mon ventre que
je gardais tendu en retenant ma respiration ; j'ai caressé lentement
et concentriquement ses petits cheveux courts et fins du haut du sinciput jusque
dans la nuque comme pour la bercer mais sachant pertinemment que mes effleurements
décuplaient en fait sa volupté et sa volupté sa voracité.
Je relativisai ma réflexion et ma remise en cause de tout à l'heure
quant à l'expérience que je menais depuis quelques temps. Bien
sûr l'histoire du chien n'était ni prévue ni ordonnée
et je ne l'avais pas davantage contrôlée ; elle m'avait un peu
angoissé mais finalement quand j'en appelais aux sentiments les plus
intimes, à mes phantasmes les plus sensibles, je parvenais bel et bien
à dérouler mes rêves comme je l'entendais, levant les émotions,
provoquant et satisfaisant les désirs que je voulais au moment où
je le voulais ; et si je ne désirais rien j'étais capable de ne
pas rêver du tout, c'était presque sûr.
Elle se releva, m'enfourcha en se cabrant en arrière et m'engloutit loin
en elle en poussant un petit cri ; le chien dressa les oreilles puis reprit
sa pose de sphinx.
Quand j'ouvris les yeux, le ciel par la fenêtre de la chambre était
bleu marine ; depuis les premières grosses chaleurs nous dormions nus,
sans draps, la fenêtre grande ouverte.
J'allumai la lampe de chevet et saisis mon carnet à crayon qui ne quittait
jamais la table de nuit ; je portai en haut et à gauche d'une nouvelle
page la date d'aujourd'hui et, en suçant le crayon pour mieux réfléchir,
je rédigeai mentalement et chronologiquement le déroulement de
mon rêve afin de le consigner scrupuleusement comme je le faisais chaque
matin, chaque fois que je me réveillais.
Elle
dormait encore avec des bruits de chaton dans sa respiration et dans une position
de demi chien de fusil, entre sur le ventre et sur le flanc, une jambe tendue,
l'autre pliée qui faisait ressortir, saillir en l'arrondissant, sa croupe
que le sommeil semblait avoir amollie ; elle enserrait sous sa tête, de
ses deux bras blancs, son oreiller chiffonné et ses longs cheveux de
jais s'étalaient de part et d'autre dans l'envergure et les reflets des
ailes d'un corbeau.
Un gros papillon brun jouait dans la tache claire que la lampe faisait au plafond,
tournait sur lui-même, tambourinait de ses ailes, hésitait entre
l'ombre et la lumière ; je le regardai s'épuiser dans ses évolutions
désespérées m'interrogeant sur les caprices de la Nature
qui poussaient ces êtres de la nuit à venir, mus par une force
incontrôlable, se brûler dans le feu de ce qu'ils prenaient pour
le jour... le jour où d'ailleurs ils n'avaient rien à faire.
Je commençais à peine à écrire quand elle se retourna
; elle se colla à moi et posa à plat sa main ouverte sur le duvet
de ma poitrine en me dévisageant de ses grands yeux noirs sans fond où
la lampe de chevet allumait deux petites chandelles identiques. Elle tendit
la bouche vers mon oreille et murmura :
- T'as perdu mon chéri... c'est toi qui fais le café ce matin.
- Qu'est' que tu 'acontes ? répondis-je en mâchonnant le bois du crayon
- Si... t'as perdu ! reprit-t-elle avec des intonations d'enfant boudeur ; le papillon qui tombait vint effleurer sa joue, elle le chassa d'un mouvement du bras et poursuivit : T'as perdu ! c'est moi qui ai joui la première et le plus fort, j'en suis sûre.
Le crayon m'échappa de la bouche et le carnet des mains, ils tombèrent sur le plancher l'un près de l'autre ; j'essayai de me lever mais elle me retint :
- Attends... attends un peu... reste un peu, c'est dimanche... raconte-moi ta nuit.
Elle s'était penchée puis couchée en travers de moi ; en
cherchant du bout des doigts, à tâtons ; le calepin sur le sol,
elle toucha le gros insecte mou et laineux qui aussitôt, dans une ascension
tourbillonnante, regagna là-haut la flaque lumineuse où il reprit
sa danse frénétique de derviche.
Elle
garda cette pose ; je sentais ses seins mous comme des choux à la crème
écrasés sur mon ventre et les pointes de ses plus longs cheveux
traîner encore entre mes cuisses.
A présent le papillon exténué battait des ailes dans l'entonnoir
de l'abat-jour puis dans un bruit d'allumette qu'on craque il toucha l'ampoule
et disparut dans un petit pet enfumé.
Je me levai presque d'un bond et comme pour lui échapper. Non, non... t'as raison j'ai perdu ! J' vais faire le café
En entrant dans la salle j'ai remarqué immédiatement nos fringues
en tas sur le dosseret du divan vert et près du paillasson mes chaussures
boueuses restées comme elle les avaient lancées. Sur la paillasse
de l'évier je commençai de préparer le petit déjeuner
avec des gestes automatiques, sans voir vraiment ce que je faisais, préoccupé
à remettre de l'ordre dans le bordel de mes méninges où
j'étais en train de me perdre. J'en étais là de mes pensées
quand je l'entendis demander du fond du lit, en forçant la voix :
Dis donc, t'as pas vu le Filou ? Il est pas rentré... il est même
pas venu manger ; faut que tu dises aux voisins d'enfermer leur chienne quand
elle est en chasse... Il est insupportable ce corniaud quand il est amoureux
! Remarque, au moins on ne l'a pas entendu pleurnicher pendant ce temps là.
Je retournai vers la chambre. Elle n'avait pas bougé, étendue
sur le ventre dans la diagonale du matelas, elle cajolait son oreiller. J'ai
ramassé, vivement et sans dire un mot, mon carnet et le crayon et de
retour près de l'évier, d'un même geste je brisai l'un et
déchirai l'autre puis j'ouvris la poubelle pour les y jeter ; de grosses
mouches bleues sortirent en vrombissant du récipient et quelques-unes
se reposèrent aussitôt sur la viande noircie dans la gamelle du
chien. La comtoise sonna deux coups ; par la fenêtre le ciel était
toujours bleu foncé avec quelques aréoles et traînées
blanches qui laissaient deviner la lune sur le toit. Je me pinçai la
joue violemment puis frappai du poing sur ma cuisse mais rien n'y faisait :
il était deux heures du matin, un dimanche et, devant un grille-pain
et une bouilloire, nu comme un ver, je préparais un petit déjeuner
! je n'étais plus capable de dire si je venais de m'endormir ou de me
réveiller, de me réveiller ou de m'endormir.
Je me suis dirigé vers la porte et me voilà sur le perron enluné.
Je respire longuement et remplis mes poumons de l'air attiédi, un peu
humide, saturé par l'odeur stagnante, étonnante et entêtante,
des géraniums épanouis ; je me tiens les yeux fermés, les
narines grandes ouvertes, cherchant à m'imprégner des mystères
de la nuit.
Un bruit comme un vent agite un peu les troènes près du garage
; aussitôt me tournant vers eux je les fouille du regard dans la vague
obscurité.
" Filou, Filou, Filou ! Viens Filou, viens ! Filou, Filou, Filou ? "
J'ai appelé ainsi à plusieurs reprises d'une voix que j'ai prise
de fausset en enchaînant vite les sons des mots et les syllabes dissonantes
pour qu'ils ressemblent à une chansonnette engageante. C'est le vieux
coq du poulailler qui me répond d'un cocorico aussi sonore qu'incongru.
En vain je force mes yeux vers le bas de la prairie où l'on devine les
spectres alignés des chênes émondés de la haie assombrie
; une sorte de colère me prend et monte comme une mayonnaise en moi et
contre moi-même au fur et à mesure que j'évalue mon impuissance
à trop comprendre et à ne rien comprendre; entre mes dents serrées
je m'entends maugréer :
" Putain d'chien ! J'vais le tuer ! "
Jean Barbé
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Trouduc
J’étais en train de mettre des gants en latex, assis sur mon tabouret
tournant, attendant que l’homme se mette à quatre pattes sur la table
d’auscultation. Je pratiquais le métier de gastro-entérologue
depuis plus de quinze ans maintenant et je m’étais accoutumé à
la gêne éprouvée par les malades à se mettre dans
cette position quelque peu incongrue. J’avais pris l’habitude de m’affairer
faussement à renseigner un rapport ou à faire semblant de préparer
mes ustensiles déjà soigneusement disposés par mon assistante
méticuleuse. Ce petit rituel rassurait et dissipait la gêne de
mes patients. Cependant, cette fois ci je ressentais moi même une gêne
que je n’arrivais pas expliquer. Au fil des ans je m’étais entraîné
à ne pas regarder dans les yeux les malades qui fréquentaient
mon cabinet , ayant constaté que cela les mettait mal à l’aise.
Je jetais juste quelques brefs regards pour éviter qu’ils ne prennent
cette attitude pour un désintéressement de leur tracas. En attendant
que l’homme finisse de se mettre en place je renseignais les fiches des patients
précédents. Celui ci était le dernier de la journée.
Nadia, mon assistante passa sa tête par l’embrasure de la porte
- je peux partir monsieur. Il est dix neuf heures trente et je dois...
Je l’interrompis d’un signe de la main en souriant, lui faisant savoir qu’elle
pouvait disposer. L’homme n’était pas très bavard. Il avait juste
marmonné qu’il se plaignait de douleurs en pointant sa main vers son
postérieur. Je m’arrêtai d’écrire me rappelant un détail
: en plus des lunettes noires qu’il avait gardé malgré la lumière
calfeutrée, il portait également une paire de gants en cuir. Nous
étions pourtant au mois de juin. De plus en plus perplexe je me rappelai
le fait que ses jambes étaient plus longues que la normale, faisant paraître
son buste plus court comme celui d’un bossu. De plus il se déplaçait
d’une drôle de manière. J’avais d’abord pensé que c’était
à cause de la douleur mais j’en doutais maintenant. Je me levai, mal
à l’aise, et me dirigeai vers la table.
- " Nous allons voir tout ça, ça doit pas être bien
grave " lui dis-je, essayant de détendre l’atmosphère. Il
me semblait que l’air se solidifiait. Ahuri, je regardai passer une mouche devant
moi. Ma stupeur n’était pas due au fait du spectacle banal d’un vol de
mouche. Autant qu’incroyable que cela puisse vous paraître, je percevais
le battement de ses petites ailes comme dans une séquence au ralenti.
Je tendis un doigt et lui caressai du bout de l’ongle la tête. Je retirai
vivement la main. Elle avait ronronné de plaisir....si ...si je vous
assure. Elle me souriait de toutes ses mandibules. Une sueur froide suinta le
long de mon échine. Je revins vers le bureau. L’homme sur la table poussa
un petit ricanement. Que diable était-il en train de se passer ? j’avais
sûrement du trop travailler ces derniers temps. C’est cela ! ça
devait sûrement être le stress. Je me servis un grand verre d’eau
; ce qui me fit beaucoup de bien.
J’avais sûrement imaginé tout cela et je voyais déjà ma femme se moquer de moi lorsque je lui raconterai ces visions. J’allais reposer le verre sur le bureau quand celui-ci me glissa de la main. Je le regardai tournoyer lentement, flottant un moment dans l’air, avant d’entamer une lente descente vers le sol. Voilà que ça recommençait ! le verre cogna sans bruit contre le coin du bureau et se mit à tournoyer dans l’autre sens. De temps à autre j’entendais un petit bruit sec. Je mis un certain moment à réaliser que c’était le tic tac de la pendule. Il battait au ralenti faisant, comparativement, paraître les battements de mon cœur à un roulement de tambour. Mes mains étaient moites et de grosses gouttes de sueur perlaient sur mon front.
- " je suis prêt " dit l’homme, ponctuant sa phrase par un ricanement
bizarre. Je me sentais mal. Je jetais un coup d’œil dans sa direction. Il était
agenouillé et déculotté, le buste penché en avant,
appuyé sur ses coudes. La toison brunâtre qui recouvrait ses jambes
et ses fesses était tellement dense qu’on ne pouvait voir sa peau. Le
verre chutait toujours en tournoyant. Sa tête, comparée à
son postérieur, était toute petite. Le verre tournoyait toujours.
Il me regardait à travers ses lunettes et je m’aperçus que derrière
sa bouche sans lèvres, juste une fente bordée de plissures, il
n’avait pas de dents. Le verre chutait... encore et encore. J’avais besoin de
prendre l’air. Le verre tournoyait interminablement.
- " excusez moi une petite minute " arrivai-je à articuler.
Je me dirigeai en titubant vers la porte donnant sur la réception et
l’ouvrit sèchement. Nadia qui avait fini de mettre de l’ordre enfilait
sa veste, s’apprêtant à partir. Elle s’interrompit en me voyant :
- " quelque chose ne va pas monsieur ? vous êtes tout pâle
!"
Je pris un stylo de ma poche et le laissai tomber. Il alla s’écraser
le plus normalement du monde par terre. Nadia me regardait médusée.
- " vous êtes sûr que ça va ? "
Tout paraissait normal dans la réception. La trotteuse de l’horloge murale
sautillait de son petit mouvement marquant les secondes telles que les avaient
toujours conçues mon esprit.
- " voulez vous que je reste ? "
- " non....non ! vous pouvez partir....ça n’est rien, juste une
petite migraine. D’ailleurs je n’en n’ai plus que pour une dizaine de minutes
" tout en disant cette phrase je la poussai gentiment vers la porte que
je refermai après elle.
Je revins dans la chambre d’auscultation et m’adossai contre la porte, le temps
de reprendre mes esprits. Je pris une grande bouffée d’air et me dirigeai
vers le patient qui devait sûrement être en train de perdre patience.
- "je suis à vous " lui dis-je, saisissant au passage l'endoscope.
Il maugréa je ne sais plus quelle réponse. Sa voix semblait provenir
de loin. J’enduisis le bout de l’appareil de vaseline et m’apprêtait à
le sonder lorsque je remarquai un repli de peau émergeant des poils juste
au dessus de son anus. J’approchai mon visage pour mieux voir l'excroissance
et... vous ne devinerez jamais... ce que je prenais pour un repli de peau était
en fait une paupière. Elle s'ouvrit brusquement sur un œil vert à
la pupille en fente, comme celle d'un chat. Suffoquant de surprise je tombai
à la renverse entraînant dans ma chute la table aux ustensiles.
Au moment ou je touchai le sol j'entendis un " crash " provenant
de sous le bureau... c'était le verre... mon dieu ! Il venait à
peine d'atteindre le sol. Les éclats de verres remontaient telle une
gerbe d'eau, tournoyants et projetant des reflets de lumière colorés.
Le tube souple de l'endoscope qui m'avait échappé de la main dansait
tel un serpent au dessus de ma tête, à côté des ustensiles
tombés de la table et qui maintenant tournoyaient sinistrement en l'air.
Je me redressai sur les coudes... la tête me tournait. L'homme... la chose me regardait de son œil unique. Ce que j'avais pris pour son postérieur était en fait sa tête, velue comme celle d'une araignée. Il... elle... je ne sais plus... avait quitté ses chaussures et ce que je pensais être des pieds déformés étaient en réalités des mains aux doigts étonnement longs et pourvues de griffes noirâtres. Il était assis, à la manière d'un chien, un bras au dessus de l'autre tapotant des doigts sur la table... mon cœur battait la chamade...
- "bonjour trouduc"
il avait parlé d'une voix rauque. On ne m'avait plus appelé trouduc
depuis le lycée. Un hurlement me montai à la gorge. Il ouvrit
son an...sa bouche sur des crocs jaunes et tranchants. Sa langue se détendit,
comme celle d'un crapaud, et vint s'enrouler autour de mon cou... je me mis
à hurler.
Je hurlais comme un damné les mains accrochées au col de mon pyjama.
Ma femme me secouait pour me réveiller. Je continuais à hurler
un bon moment encore avant de réaliser que j'étais assis dans
mon lit, trempé de sueur. Mon épouse était terrorisée.
Je la rassurai en lui disant que j'avais fait un cauchemar et me levai lentement
pour me diriger vers la salle de bains. Ce rêve me paraissait tellement
réel... je devais prendre quelques vacances. J'appellerai Nadia pour
lui dire d'annuler tous mes rendez-vous pour la semaine prochaine. Je m'aspergeai
le visage et me rempli un grand verre d'eau pour me rafraîchir. Je ressentais
une petite douleur... au niveau de mon anus. Non ! Manquerait plus que j'aie
les hémorroïdes ! Ça serait le comble pour un gastro-entéro.
Je me mis à rire, tout seul comme un fou.
- " tu devrais consulter un psy ! " cria ma femme qui m'avait
entendu rire " à force de tripoter les trous de balles t'as
du certainement pété un plomb "
- " t'en fais pas ma grande " lui répondis-je en
riant.
La douleur se faisait plus forte dans mon bas du dos.
- " de toute façon dès demain je me paye une semaine
de congé ".
J'avais de plus en plus mal. Je baissai mon pantalon de pyjama et saisi une petite glace pour voir l'origine du mal. Bon dieu !... le miroir me glissa des mains et resta suspendu en l'air en train de tournoyer... un œil... j'avais un œil... vert... juste au dessus de l'anus...
Khalid
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A l’aube du temps
Il y a de cela bien longtemps...
La Naissance
En ce matin de gai printemps il s’en était vraiment fallu de peu que
le gai pinson, harnaché de ses plus belles couleurs ne manqua d’avoir
un sérieux haut le cœur. Alors qu’il pérorait tranquillement avec
sa compagne qui roucoulait tout en douceur, il fut l’objet d’une grande frayeur.
L’arbre par deux fois centenaire qui abritait leur bonheur à la sérénité
précaire se trouva secoué, ébranlé, outré
même par la chute d’un étrange fruit qu’il se défendait
avec force de bruit d’avoir enfanté, rageant contre dame nature de l’avoir
ainsi jeté en pâture au bon vouloir d’un génie désabusé
ayant de son pouvoir fortement abusé.
L’étrange progéniture avait poussé en une seule nuit telle
une pourriture étalant sa vile excroissance sur la commissure d’une lèvre
pourpre, couleur dont se nourrissait l’horrible malfaisance. C’est ainsi qu’au
lever du jour, participant sans le vouloir à la magie de ce tour, le
soleil étonné de cette impromptue naissance, darda le fruit de
sa chaleureuse présence, lequel, sous l’effet de l’émanation bienfaisante
et attiré par la texture d’une terre accueillante, se détacha
de la branche vaillante qui supporta toute la nuit les turpitudes insanes de
sa naissance infâme. L’arbre ancestral hurla au drame, secouant ses feuilles
qui tremblaient de peur devant son incommensurable et légitime fureur.
Le vent Zéphyr, agréable et doux de nature, se mêla aux
branches et vint surenchérir en gémissant la complainte du patriarche
agonisant.
- " ô belle nature si souvent ingrate ! que ne m’aies tu point doté
de ta sève agate qui a pu nourrir de la pensée de mes rêves
l’immondice ayant pour corps cette horrible fève ".
- " Oui ! oui ! " répétait Zéphyr. " C’est
elle ! c’est cette dame nature qui est à l’origine de votre torture ",
trouvant là un prétexte abject pour vilement se venger de la belle
dame d’aspect, objet de ses langoureux soupirs, témoins d’un ardent et
secret désir. Ayant tant de fois repoussé ses propos avancés,
elle l’avait dans un lointain passé gravement offensé.
- " Oui ! oui ! " répétait-il.
- " Au lieu de veiller à l’harmonie du décor elle se vautre
dans son lit d’aurore avec ce vent froid et joufflu qui ne sait rien d’autre
faire sinon la pluie ".
Jamais un vent jaloux n’avait soufflé avec tant de haine une si insolente
rengaine. Pourtant ça n’était point là son habitude d’utiliser
un langage si rude. Mais allez donc comprendre la rancœur qui ronge de décrépitude
les cœurs n’ayant pu satisfaire un élan qui se voulait sincère.
La chute du fruit innommable fut un événement mémorable.
Jamais de mémoire céleste les cieux ne furent traversés
par pareil lest dont la chute dantesque évoquait une horrible fresque.
Les milliers de regards qui sur lui se posèrent, étaient tellement
concentrés que l’air un moment ils figèrent par une étrange
densification, ralentissant la fin inévitable du vol grotesque de cet
avorton indésirable qui fit sensation. L’abomination battait désespérément
l’air de sa forme au rouge pervers, essayant de se rattraper à la branche
sectaire qu’elle prenait pour sa génitrice de mère. Celle ci,
bien contente d’être débarrassée de ce poids qui l’avait
tellement harassée, relevait ses feuilles avec un évident dégoût
évitant ainsi le contact de ce rejet mou. Elle prouvait par ce geste
plein de décence que sa pure et précieuse essence n’avait rien
à voir avec cette putride naissance. La pauvre créature, après
de vaines tentatives commentées d’injures, ne trouvant en ce monde d’autre
salut plus sûr, se laissa choir sous l’emprise du désespoir vers
sa nouvelle nourrice qui ferait tout pour que la semence pourrisse. Zéphyr
continuait ses ritournelles rebelles augmentant la douleur de l’arbre bel.
- " je ne sais quel augure au pressentiment mauvais vient nous prédire
la chose par votre sève larvée "
- " zéphyr mon ami de toujours jamais de mon temps jusqu’à
ce tour je n’ai ressenti pareille peine telle que celle en ce jour coulant dans
mes veines "
- " on voit que ça n’est là nullement votre œuvre, vous n’avez
point l’habitude de ces viles manœuvres. C’est j’en suis sûr cette maudite
pieuvre de dame nature que le vent roublard désoeuvre. Je ne sais d’ailleurs
comment elle fait pour supporter l’étreinte moite de ses méfaits
"
- " je trouve votre conclusion hardie d’accuser la dame de perfidie. Comment
la parfaite beauté peut elle nous infliger d’autant de cruauté
"
- " croyez moi je vous l’assure la beauté souvent se parjure et
pêchant par un excès d’orgueil revêt parfois des couleurs
de deuil ".
Se saisissant du rejeton en dansant, il virevolta dans le bosquet en tourbillonnant,
exhibant le produit ironique de l’éclosion maléfique.
- "Regardez ! Observez le produit de la truie ! la belle dame nous a pondu
un drille ! ne voyez-vous pas son écarlate tunique qui témoigne
de ses ébats lubriques ! "
- " Cesse donc Zéphyr ! " cria le pinson. "Tu vas nous
faire encourir sa colère par tes paroles grossières. Laisse choir
ce bourgeon retors ! la terre s’occupera bien de son sort ! ".
Comme si elle n’attendait que le chant du pinson pour se manifester, la dame
sublime profita de cette occasion infime pour se dévoiler dans toute
sa splendeur, précédée par la bourrasque du vent râleur
qui envoya Zéphyr s’accrocher aux branches de l’arbre rageur.
Abandonné dans le tourment des airs la mauvaise graine tournoya sous le regard austère de l’arbre séculaire puis, subissant les lois de l’apesanteur, alla finalement se planter avec une obscène lenteur dans une terre à l’agréable senteur.
Habillée de sa robe de printemps qui sentait bon le chiendent, la dame au regard coloré s’adressa à Zéphyr de sa voix dorée :
- " vous allez vite en besogne vent aux relents de charogne ! Il faut être
une tête forte pour oser me traiter de la sorte. Trop longtemps j’ai fermé
les yeux sur vos commérages qui chagrinent les cieux par leur odieux
ramage".
Le vent ciblé par cette critique répliqua de manière franchement
épique.
- " voyez vous donc ! c’est moi qui suis traité de charogne !pendant
que votre amant joufflu nuit et jour vous besogne et qu’à ces futiles
ébats il sue et il grogne, sachez gente dame que de ce relent de charogne
dont vous m’affublez sans vergogne, je débarrasse votre nature friponne
dont l’écho des râles de votre luxure à nos oreilles sans
cesse résonne".
Chargé d’une volontaire intention dénuée de tact, les paroles
cinglantes du vent vibrèrent de leur impact. La dame nature blessée
par l’allusion outrancière vît ses couleurs s’assombrir d’une teinte
foncière. Elle se couvrit de nues épaisses chargées de
son immense détresse et laissa son intime compagnon de son puissant souffle
faire acte de réparation. Sa fureur déferla en ondes successives
constituées par des éléments à la force subversive.
Ainsi le feu l’eau et l’air s’associèrent dans cette colère pour
s’en prendre au malheureux à la verve légère. Le bosquet
tout entier essuya ce revers engendré par les dires d’un vent au langage
très vert. Jamais auparavant le fabuleux sanctuaire qu’était ce
paisible endroit de la terre ne ressembla de si près à l’enfer.
L’air sous l’invective de la grogne du vent faisait tournoyer l’onde en multiples
tourbillons qui prenant de la force se lançaient en giboulées
féroces sur le pauvre zéphyr dont jaunissait le rire. Les éclairs,
accompagnés par des grondements de tonnerre, zébraient la teinte
assombrie de l’air augmentant d’une sinistre manière le surnaturel de
l’affaire. L’étrange lueur émise par la folie des éléments
arrivait jusqu’à la mer au bleu tourment provoqué par la soif
de connaître le fameux auteur de ces troubles fauteurs. Curieuse de savoir
ce qui se tramait là-haut l’eau aux reflets si beaux s’élevait
en une série de vagues dont la blanche écume ravissait les algues,
essayant d’intercepter d’un furtif regard quelques images de cette étrange
bagarre. Hélas, l’onde retombait sans cesse se brisant sur la grève
en un fracas de détresse faisant râler les roches noircies qui
maudissaient cette fâcheuse manie qu’avait la mer à sauter pour
assouvir de sa vision bleutée une curiosité réputée.
Ce jour là, son vilain défaut exacerbé à l’extrême
fit qu’elle s’éleva d’une hauteur suprême pour aller s’écraser
plus loin que d’habitude sur le pauvre sable qui lézardait au soleil.
Elle s’abattit sans crier gare sur le malheureux qui s’en trouva tout hagard
par cet horrible fracas qui à ses oreilles causa tant de tracas. Le sable
cinglé par cette lame glacée suffoqua et se mit à tousser.
Il cracha par des milliers de trous un nuage d’embruns roux.
- " mais que vous arrive-t-il ma belle pour que vos flots se fassent rebelles
? "
La dame retira prestement son corps humide puis revint vers le sable d’une manière
timide. Elle avançait et reculait ne sachant quoi dire à part
quelques clapotis au délicieux murmure qui suffirent à calmer
le sable à la dorée parure.
- " mais ne voyez vous pas ces étranges lueurs prédisant
je ne sais quel malheur ? " finit-elle par lui dire.
- " que pouvons nous y faire ! la dame nature connaît son affaire.
D’ailleurs j’ai oui dire qu’elle voyait d’un mauvais œil votre curieuse insistance
de vous immiscer dans ses instances par vos vagues espionnes dont la hardiesse
l’étonne "
- " qui à bien pu vous raconter pareilles sottises ! "
- " malgré mon inerte lenteur j’ai aussi quelques informateurs "
répondit le sable moqueur.
- " ça ne peut être que cette mauvaise herbe encrassée
qui de ses racines ne cesse de vous caresser "assura l’onde blessée.
- " On vous a vu ma chère remontant le fleuve, trahie par votre
bleue parure, jusqu’aux collines du bosquet à l’abondante verdure "
- " c’est j’en suis sûre cette roulure d’herbe coureuse qui étend
ses mains en gerbes baladeuses sur toute nature sableuse "
- " jalouse ? " souffla le sable d’un embrun au reflet vert narguant
ainsi la dame à la couleur de fer.
Vexée par le ton ironique de son éternel compagnon et par les
jérémiades des rochers grognons, l’onde se retira très
loin laissant apparaître les milliers de parasites qui sous son manteau
bleu résident. Le sable, objet de leurs regards inquiets, se renfrogna
et leur murmura tout bas :
- " n’ayez crainte, elle boudera quelques heures et reviendra se frotter
à moi pleine de bonheur ".
Pendant ce temps le vent continuait en chantant à harceler le pauvre
zéphyr qui de son souffle devait bien souffrir
- " cesse donc vent de malheur " criait-il ! "tu me donnes mal
au cœur "
- " tant que tu n’implorera pas le pardon de la dame je veillerai à
ce que l’enfer te damne "
- " mais quel pardon prêche tu donc ! celui du fort qui fait plier
les faibles joncs ! serais tu par l’amour si aveuglé pour voir que le
souffle par ta bouche meuglé devrait s’en prendre à ta compagne
frivole de renom qui utilise sans scrupules ton unique talent d’étalon.
C’est elle l’unique fautive, génitrice de cette excrétion maladive
".
Face à ces paroles rebelles le vent obnubila de plus belle. Son souffle
persista pendant des heures tel le hurlement d’un dragon rageur. Ce n’est qu’à
l’approche du soir, soulageant Zéphyr de son désespoir, que la
dame nature habillée de reflets pâles héla son compagnon
d’un râle :
- " allons ! oublie ce malappris ! je n’ai pour lui que du mépris.
Nous avons encore tant de collines à faire fleurir. Ne gâche donc
pas tes forces avec ce sbire. Les essaims de pollen attendent ton souffle de
longue haleine pour fertiliser la terre et la parer de ses couleurs d’Eden ".
Lorsque la nuit à la voix feutrée couvrit de son manteau le bosquet
outré, les effets savamment conjugués de la rosée nocturne
et des rayons de lune apaisèrent quelque peu les tourments des événements
diurnes.
Le matin suivant, l’aube qui eut vent du fâcheux événement
par les racontars amers d’un vent solitaire arriva chargée d’amertume
se faufilant derrière une épaisse brume. Elle s’arrêta un
moment et contempla l’embryon. Choquée par la vue de cet étrange
rebut, elle poussa un soupir réveillant zéphyr.
- "Serait il vraiment le père de cette misère " murmura-t-elle
à l’intention du vent qui prenant les devants lui raconta en détail
par les mots choisis d’un riche éventail les événements
de la précédente bataille. Entendant leur murmures qui résonnaient
comme un bourdonnement d’abeilles dans ses multiples oreilles, L’arbre aux couleurs
vermeils encore ensommeillé secoua ses feuillets pour les réveiller.
- " debout vertes myriades ! Faites reluire votre couleur de jade car la
journée qui se présage promet d’être riche en bavardages.
"
- " Auguste père qui est le notre " répondirent les
feuilles indignées à l’apôtre " notre couleur a depuis
longtemps revêtu la teinte carminée de l’autre. Celui qui n’est
point encore nommé et que votre précieuse essence vient de cochonner
"
A la véracité de ces mots l’arbre de la veille se remémora
les maux. La douleur l’envahit alors comme une onde sauvage faisant trembler
son abondant feuillage. La honte se mêlant à l’incompréhension
faisait bouillir sa sève de multiples sentiments qui, n’arrivant pas
à les définir se mit à sûrement les honnir. Il darda
son multiple regard sur l’inattendu bâtard et à sa rutilante vue
ne put refréner en lui une sensation nouvelle qui se manifesta par un
sanglot rebelle. Le pleur se répercuta en une vibration mélodieuse
de la cime de l’aïeul jusqu’à sa racine fouineuse, amenant les milliers
de gouttelettes de rosée qui sur les feuilles se reposaient, à
glisser d’une manière cadencée jusqu'à la plus basse branche
recensée et là, à s’agglutiner en une énorme larme
juste à l’aplomb de l’empourpré marasme. La goutte prenant de
l’ampleur bascula sur le bas du rameau en pleurs. Tel un œil globuleux elle
fixait de son regard unique la semence inique, s’étirant de plus en plus
essayant de reconnaître le ruffian qui venait de naître. Mal lui
en prit et de sa curiosité pour le nervi elle paya chèrement le
prix. Emportée par son énorme poids et son étirement maladroit
elle se détacha de l’ascendance de bois en un grand bruit de succion
provoquant dans le voisinage une grande suspicion. Au fur et à mesure
que sa chute l’approchait de son rougeoyant but, l’horreur dans son âme
transparente augmentait de façon alarmante. Sa funeste destination se
transforma en une gueule béante prête à gober la succulente
offrande. Dans un gargouillement guttural la pauvre téméraire
mesura toute la portée de la notion éphémère. A
peine venait-elle de naître qu’elle se voyait disparaître dans les
pourpres entrailles de la vorace graille. Affolé par cette scène
le bosquet à l’unisson scanda sa peine indigné par l’ignominie
de la flamboyante graine.
- " Mon dieu, mon dieu ! il boit l’eau par le haut " piailla la femelle
pinson.
- " Ce répugnant végétal ne peut être que l’œuvre
du mal !" rétorqua sur le même ton le mâle.
- " j’ai pourtant drainé toute l’eau de son périmètre
afin qu’il ne puisse s’en repaître et que pourrisse son être "
pleura la terre.
Le soleil qui venait de faire son apparition rappela les nues en protection
pour lui cacher cette incongrue abjection.
- " Je ne veux en aucun cas lui servir d’encas par mes rayons nourriciers
et participer sans me soucier à sa croissance de malfaisance " s’excusa-t-il
auprès de l’assemblée friande de sa chaleur irradiante.
Les commérages allaient bon train se perdant en prévisions et
tergiversations sans fin quant à l’avenir du grain.
Khalid
________________
Regards
- regarde grand père !
L'enfant pointait son doigt en direction de la petite colline sur leur droite
tout en tiraillant la robe poussièreuse du vieil homme. La caravane se
trainait comme un serpent harrassé par le soleil de plomb qui semblait
prendre un malin plaisir à les suivre partout.
- comment appelle-t-on cet arbre? je n'en ai jamais vu de plus beau !
- quel arbre je ne vois rien du tout !
L’enfant éberlué regarda son grand père puis l'arbre...
puis de nouveau son grand père :
- là grand père !cet arbre géant aux feuilles pourpres
et luisantes comme les rubis sur l'épée du prince d'ashgar...
l'histoire que tu me racontes tous les soirs pour m'endormir.
- je ne vois rien petit ! Il baissa la tête et regarda l'enfant, fronçant
les sourcils d'un air perplexe...non..aucun signe du mal des sables n'était
visible sur le visage étonné et serein de l'enfant qui, à
son regard émerveillé, devait sûrement contempler quelque
chose de fabuleux.
il attrapa le bras d'ali qui remontait à contre courant la caravane,
une outre sur le dos, à la recherche d'une soif qu'il épanchait
d'une eau parfumée au "quatran" servie dans un petit bol en cuivre.
- vois-tu quelque chose... là-bas sur cette colline ?
Ali jeta un bref regard dans la direction indiquée et s'éloigna en riant :
- il n'y a rien du tout à part ta mort certaine si tu reste planté
là à regarder les mirages de ta cervelle ramollie !
Le vieil homme était fatigué d'avancer sans but. toute sa vie
il avait sillonné le désert pour satisfaire les autres. il se
tourna vers l'enfant
- Prêtes moi ton regard petit !
L'enfant lui tendit son regard innocent. Et il le vit ! dans toute sa splendeur,
résumant de son ombre toute la poésie du monde. Il entendit les
rimes profondes chantées par ses feuilles merveilleuses.toute son existence
il l'avait cherché en vain. Toutes ces nuits passées à
chanter sous les étoiles ses refrains... sa faim. Il était là
! à la portée d'un regard enfantin. Il prit la main de l'enfant
qui souriait et se dirigea vers la colline.
- viens petit ! rentrons chez nous.
Khalid
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Sans titre
Il a aligné les trottoirs, les bouches d'égouts, les caniveaux, des banlieues aux centres villes.
Il a sillonné les rubans d'asphaltes, humé les goudrons, foulé le bitume.
Dopé au coaltar, il a sniffé les lignes blanches, injecté le gravier.
Il a vomi des étoiles écarlates, grumeaux blancs à l'encart des tracés, la tête lourde.
Il a buriné sur la pousssière, martelé sur la tangeante, dispersé la ligne bleue, du bas de la colonne à la nuque, il a fendu le macadam.
Il a usé ses semelles jusqu' à la corde, les pieds noircis.
Puis ce fut le tour des tibias, gangréné jusqu' à l'os.
Il avançait toujours. Ses gestes sont devenu lents, le balancier des bras s'est grippé, les jambes, les articulations se sont bloqué. L'odeur du bitume lui collait à la peau, les yeux mi-clos, scotché sur le fauteuil.
Il s'est arraché, trainé devant un miroir pour se réfléchir.
Et quand ses yeux n'ont plus pu s'ouvrir, il était pétrifié,
noir de goudron de la tête aux pieds.
Phil
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Sans titre
Une transformation saisissante avait bouleversé le tempérament d’un de nos amis. C’était un personnage à la fois enjoué et presque ignare, amateur comme nous tous, de plaisanteries plus ou moins bouffonnes. Jyghau s'était, du jour au lendemain, transformé en un personnage attristé, à la fois silencieux et susceptible. Ses instants d'absence étaient devenus courants et son esprit semblait alors vagabonder dans un imaginaire plus ou moins glauque. Un jour, il prétendit même, avoir déjà vécu la vie d’un autre, et tout cela, sans nous donner aucune explication. Puis, il resta silencieux durant plus de trois semaines. Pendant toute cette période, il resta totalement muet, nonobstant toutes mes autres tentatives de discussion Impossible, de déceler le motif véritable de ce comportement, tant il était devenu étrange, au point de ne plus répondre à nos nombreux coups de téléphone. Il m’était dès lors devenu vain, de comprendre ce changement incompréhensible de comportement. Nous nous étions tous résignés à conclure, qu’un matin notre fidèle ami commun, s’était réveillé fou.
Je me souviens de cette après-midi de la mi-octobre, comme si cela c’était
passé hier. Alors que je travaillais, sur la copie d’une peinture de
Luciano Rampaso, je vis soudain au travers de la fenêtre de mon atelier,
la seule d’ailleurs à peine visible de la rue Charonne ; mon fidèle
ami Jyghau, gesticulant en me faisant des signes. Je compris tout de suite qu’il
désirait être invité à entrer, sans doute, pouvoir
enfin comme dans le passé, discuter en tête-à-tête.
Jyghau, n'était plus entré dans l'atelier depuis son étrange
mutation de personnalité. Il resta immobile, en haut des quatre marches,
les yeux hagards, dans une éternité profonde. Il demeurait, sans
bouger, planté là, dans des fringues empruntées à
un as de pique, les bottillons crasseux, me fixant du regard. Puis, il huma
l’air, comme pour se délecter, des odeurs d’acétones mélangées
aux peintures.
Outre quelques tableaux, rien d’autre dans l’atelier, depuis sa dernière
visite, de ce début d’automne, n’avait été remplacé
ou seulement déplacé. Il me semblait cependant que tout objet
présent, lui apparaissait comme nouveau.
Un instant, il me prit d’imaginer, que ce lieu ne pouvait être que le
seul où, mon ami revenu pourrait enfin se confier et ainsi, me faire
connaître, tous les secrets de sa tourmente. Parce que c’était
l'endroit hors de chez lui qu’il connaissait le mieux, parce qu’il m’avait semblé
que l’atelier, était pour lui l’un des lieux où il aimait se rendre,
l’un des seuls en tout cas, à pouvoir lui donner encore, comme pour chacune
de ses autres visites, cette même sensation de bien-être. Ce sentiment
me vint, lorsque je me souvins d’une de ses confidences. Celle du jour ou il
s’était hasardé, de révéler, que non seulement la
lumière naturelle, mais aussi les odeurs, le rassuraient. Il jubilait,
devant la singularité de chaque peinture et prétendait que chacune
d’entre elles, semblait ressusciter l’espace d’un autre monde.
Je dus tendre la main, en l’appelant par son nom, l’invitant à descendre
pour qu’enfin il réagisse. Le café encore chaud, fumait d’ombres
son arôme sur le vieux poêle à bois...
Alors, que j'étais en train de l'observer, cherchant encore, la raison
de ce nouveau comportement, Jyghau s’approcha...Il m’apparut de plus en plus
étrange, mystérieusement son visage s’était flétri,
et son corps tout entier, me sembla comme tassé, épuisé.
Le plus étrange encore, me parut son regard... Ses yeux, ne lui appartenait
plus. Ils étaient devenus, l’expression du regard d’un autre. Puis, je
lui demandai -" Alors Jyghau ! Comment vas-tu, depuis tout ce temps, tu
nous avais donc oubliés ? "
Tandis qu’il restait sans réponse, je l’invitai à s’asseoir, sur
l’une des deux chaises, à la seule table de l’atelier face à l’entrée...
Je lui proposai une tasse de café et m’assis, moi-même à
l’opposé, tout en continuant de l’observer, quand soudain ; Il prit sa
tasse et tandis qu’il la portait à ses lèvres, son corps tout
entier se mit à frissonner, comme s’il grelottait.
- Que t’arrive t-il Jyghau ? Tu as tellement changé !
Puis les soubresauts s’accentuèrent, je ne savais plus quoi faire. Je
dus renouveler ma question, pour qu’enfin ses tremblements s’arrêtent.
- Dis-moi, ce qui t’arrive...
C’est alors, qu’il marmonna des mots inaudibles, la tête baissée,
tenant la tasse encore brûlante entre ses mains, en se redressant soudain,
comme s’il venait de prendre une décision importante. Sans cesser de
me fixer de ce nouveau regard, que je ne connaissais pas, il commença
à me parler d’une voix chevrotante.
- Ce que je vais te raconter, il te sera impossible d’en croire un traître
mot, mais il faut absolument que je t’en parle et peu m’importe d’être
pris pour un fou.. Ça me délivrera, d'une énigme, que je
ne puis ni résoudre, ni supporter seul.
Pendant, que je restais silencieux, sans cesser un instant de l’observer, il
poursuivit :
- Il y a moins de quatre semaines maintenant, je me suis rendu à l’hôpital
saint Claude, suite à un mal de tête incompréhensible...
Une douleur atroce et soudaine, survenue dans la nuit et qui m’avait réveillé
en sursaut ; J’étais entré par erreur dans une pièce vide
de monde et interdite au public. Sur l’un des murs de cette pièce vide,
était suspendu un large tableau, saturés de photos d’identités.
Rien ne paraissait inquiétant jusqu’au moment ou revenant sur mes pas,
je suis tombé nez à nez avec moi-même. Il y avait tout en
haut de ce tableau, ma propre image épinglée, au-dessus de toutes
les autres.
Tentant de l’interrompre en suggérant qu’il ne puisse s’agir, que d’un
sosie, il continua :
- C’est ce que j’ai tout de suite pensé tout comme toi, bien évidemment...Mais
c’est en lisant la fiche accolée à cette image, que je fus pris
d’une sensation effrayante. Il y avait inscrit juste au-dessous, en noir sur
blanc, mon nom, mon prénom et ma date de naissance, ainsi que des détails
de mon anatomie. Il y avait ma taille, mon poids, la couleur de mes cheveux
et le plus terrifiant, la date de ma mort...
Curieux de connaître la suite et n’osant plus l’interrompre une fois encore,
je l’incitai à poursuivre.
- Je suis resté comme pétrifié, devant ce tableau, quand
soudain, un type en blouse blanche est entré, en me priant avec véhémence
de sortir immédiatement. Mais comme, je ne répondais pas, comme
je restais sans la moindre réaction, en lui désignant la photo
qui me représentait, il s’est approché de moi, en m’observant
un temps interminable, puis il a regardé la photo affichée, comme
s’il essayait de comparer. Pour me forcer à réagir, j’ai dû
bafouiller quelque chose d’incompressible, dont je n’ai plus le souvenir. Il
s’est contenté de me demander s’il s’agissait de mon frère jumeau,
et de me préciser que toutes les photos placardées, appartenaient
à des personnes disparues ou prétendues décédées,
dont le corps n’avait pas été retrouvé. Comme je ne parlais
toujours pas, il continua, en me précisant qu’il avait lui-même
hier, ajouté celle de mon frère; ou du moins, celle qu’il pensait
être celle de mon frère jumeau, après avoir enregistré
sa fiche d’entrée ...
Jyghau marqua un temps d’arrêt et reprit une gorgée de café.
J’étais suspendu à son histoire, si impatient de connaître
la suite je lui demandai " Et alors ! Qu’as-tu fait ensuite ? "
- Rien ou presque ! le type à dû remarquer que je n’étais
pas dans un état normal. Il m’a demandé de ne pas bouger, de rester
calme, et qu’il allait chercher un médecin...
- Ensuite ?
- Je n’ai pas attendu, je suis parti furtivement, sans rien dire, je voulais
résoudre cette énigme par moi-même, puis, je me suis souvenu
de ce rêve étrange...
Comme je commençais à trouver son histoire de plus en plus absurde,
pour ne pas dire invraisemblable, je crus bon d’ajouter qu’il ne pouvait s’agir
que d’une erreur ; que ça devait arriver de temps à autre et qu’il
n’y avait pas de quoi se mettre dans un état pareil ! Il se leva brutalement
en emportant avec lui la tasse de café à moitié vide, qui
se brisa au contact du sol, en me vociférant :
" Non ! Tu ne peux pas comprendre... ! Tu ne sais rien... ! Si tu ne souhaites pas connaître la suite, je préfère m’en aller maintenant... ! "
C’était moi désormais, qui devais rester figé, sans pouvoir
ajouter un seul mot. Je l’invitai à se rasseoir, m’empressant de remplacer
sa tasse et de la remplir, à nouveau, du reste de café encore
chaud. Puis, je lui offris une cigarette, fort de constater que Jyghau ne fumait
plus ! Lui, qui il y a moins de trois semaines, consommait jusqu’à deux
paquets par jour... Il était incontestable que mon ami, avait changé,
du tout au tout, tant dans son regard, que sa façon de s’habiller, et
par cette soudaine abstinence à la cigarette, faisant de lui un tout
autre personnage... Il était devenu, un peu comme un acteur jouant à
merveille, le rôle de sa vie...
" Alors ce fameux rêve étrange ? Raconte-moi, je t’écoute ! "
Je repris ma place, tandis qu'il poursuivit...
- C’était juste deux nuits avant de me rendre à cet hôpital
: J’ai fait un rêve hallucinatoire tellement étrange qu’il me parut
que tout était réel, un peu comme un cauchemar, mais qui ne voudrait
jamais finir. Le plus étrange, c’est en ce moment, à l’instant
même où je te parle. Il me semble ne pas m’être encore réveillé,
et bien que je sois en face de toi, en train de tenir cette tasse brûlante
de café entre mes mains, j’ai toujours ce sentiment bizarre, d’être
à la fois moi-même, en chair et en os et d’appartenir encore à
ce rêve...
Il poursuivit :
- Ce soir là, je m’étais couché comme à mon habitude,
vers les 23 heures et je me souviens, m’être endormi sur la dernière
page d’un roman de Jean-François Coatmeur... Dans la nuit, j’ai entendu
comme le bruit de cuir de chaussures que se frottent l’une contre l’autre et
j’ai dû allumer la lumière pour me rendre compte de ce qui se passait...C’est
là, que tout à commencé, tout au bout de mon lit, il y
avait un homme assis, qui me regardait. Je me suis massé les yeux, pour
être sûr de la réalité de ce qui apparaissait devant
moi... L’homme en question, était la réplique de moi-même,
mais en plus âgé, et il m’invita à ne pas crier, d’un signe
de son doigt sur la bouche. Puis comme je lui demandais :
" Qui êtes-vous ? "
Il me répondit :
- Mais tu ne me reconnais pas ? Je suis toi ! Enfin, presque toi ! En fait,
tu ne peux t’en souvenir, mais je suis toi, venu d’un autre temps ; je viens
d’une autre vie que tu as, sans le savoir, déjà vécu...
- J’étais tellement choqué de cette apparition qui me sembla si
réelle que j’eus du mal à déglutir. Mon sang affluait jusque
dans ma tête et je me mis à lui bafouiller :
" Mais, mais ! Mais, pourquoi ? Mais quelle vie ? "
- Je viens te voir, parce que, c’est cette nuit que tu vas mourir
- Mourir moi ! Je dois mourir ?
- Oui ! tu dois partir cette nuit à 4 heures 26 très précisément,
à la suite d’un arrêt cardiaque...Et je viens pour te prendre dans
moi pour te sauver, afin que tu continues à vivre à travers moi...
- Mais comment savez-vous que je vais mourir cette nuit ? Et pourquoi, voulez-vous
que je continue à vivre dans votre corps? C’est absurde cette histoire
! Et vous pouvez me dire, de quelle façon, vous allez procéder,
pour que je devienne Vous, lorsque je serai mort ?
- Souviens-toi des paroles merveilleuses que l’on prête à Dieu
! A celui qui connaît le monde qui l'a lui-même créé
! Et de cette phrase - " Et tout ce qu’il a créé, vous pourrez
le faire, si vous avez la foi " La foi est une baguette magique, celle
de la création. Mais non pas la foi, qui quémande, qui supplie
et qui mendie, mais celle qui conduit, vers mille merveilles, quiconque n’appartient
qu’à un seul monde. L’astral est en nous depuis que le monde est monde
et notre corps réincarné, réapparaît sans trop de
différence. C’est seulement, au point de vue intellectuel ou moral que
l’homme évolue par son expérience...Je vais te prendre en moi,
parce que c’est l’alternative. Une autre forme de vie ou plutôt, de survie
et cela est possible, parce que d’où je viens, j’ai la capacité
d’exercer, d'agir sur un plan supérieur à la vie matériel
et sur des êtres comme toi...
- Et une fois que je serai mort, que deviendra mon corps, Qu’allez-vous en faire...
Ou plutôt non ! Que vais-je en faire ?
- Tu iras l’enterrer, là où tu voudras, où bon te semblera,
ça n’a aucune importance.. Il ne te reste à peine que deux minutes
à vivre dans ton corps actuel, prépare-toi à ressentir
une vive douleur dans ta tête et à me rejoindre.
Je n’avais pas lâché des yeux Jyghau, tout le temps qu’il me conta
son rêve. Et n’osant plus rien dire, afin de ne pas le brusquer une seconde
fois: J’écoutai la suite de son récit :
- Lorsque je me suis réveillé, j’étais moi-même assis,
tout au bout de mon lit, là où se trouvait l’homme qui me ressemblait.
J’étais habillé comme lui, mais avec en plus, le poids d’un sentiment
d’immense solitude. Je me sentais épuisé, comme si je venais d’effectuer
un travail de force. Alors je me suis levé, je me suis rendu à
la salle de bains, pour me regarder dans le miroir, et je revu cet homme en
face de moi. Il se regardait ; Il était devenu moi et moi j’étais
dans lui, j’étais devenu sa réplique exacte, fidèle à
son image ; j'étais tel qui m’était apparut dans la nuit, mais
avec une seule différence...
Je l’interrogeai : " Une différence ! Mais quelle différence
? "
- Celle dont je me suis souvenue, ainsi que cette dernière partie de
mon rêve, et qui m’avait totalement échappé, jusqu’à
ce matin. C’est ce qui m’a poussé jusqu’à ta porte, afin que tu
m’aides...La différence, venait de mes chaussures, ainsi que mes vêtements,
qui étaient fraîchement couverts de terre. Puis, je me suis souvenu,
de la fin de mon rêve, lorsque j’avais porté mon ancien corps,
pour l’enterrer, au petit bois de Eboulures...
- Bien ! Mais qu’attends-tu de moi maintenant ? Il ce fait tard, et la nuit
est tombée, je ne vois pas comment je pourrais t’aider ! Explique-moi
Jyghau !
- Justement, c’est parce qu’il est tard, qu’il faut que tu m’accompagnes, pour
que personne d’autre, ne le sache...Il faut que tu viennes avec moi, au bois
des Eboulures, là où dans mon rêve, j’ai enterré
mon propre corps...
- Bon ! Ça suffit maintenant, ça assez duré ton histoire
! Ça n’a ni queue, ni tête, tu délires mon pauvre ! Comment
pourrais-je croire à de telles sottises ! On n’est en plein roman...
Débrouille-toi tout seul avec tes histoires à dormir debout et
va consulter un Psy dès demain matin ! Moi, j’ai autre chose à
faire que d’écouter de telles stupidités.
Jyghau se leva, avec un calme imperturbable, se dirigea vers la sortie de l’atelier,
puis, marqua un temps d’arrêt, en se retournant vers moi : il me dit :
" Ca n’a plus d’importance que tu viennes ou pas, je peux m’y rendre seul "
Puis il disparut dans la nuit...
Je ne sais pas pourquoi, mais Jyghau, n’était pas parti depuis plus de
dix minutes que je fus pris de remords. Non seulement du fait de l’avoir d’abord
considéré comme le dernier des demeurés, mais d’avoir du
même coup, refusé de l’accompagner...
Aussi, attrapai-je mon pardessus et mon écharpe au portemanteau, pressé
de récupérer ma voiture, et bien décidé à
le rejoindre coûte que coûte. Convaincu que mon ami, était
déjà rendu sur les lieux, à l’entrée du petit bois,
je dus marquer un temps d’arrêt tous phares allumés. La nuit était
si noire sous les arbres encore feuillus, qu’il m’était impossible de
voir à plus de dix ou quinze mètres devant moi. Puis me trouvant
dans la seule allée menant à l’extrémité du fameux
bois et avançant au pas, que je vis soudain sous la lumière des
phares, une silhouette. Me hasardant d’avancer plus en avant, je discernai enfin
le profil de Jyghau.
Je dus sortir de le voiture, en prenant soin de laisser tourner le moteur, afin
d’éclairer les alentours...Il était là, devant moi, figé
telle une statue ; Avec dans sa main droite, une minuscule lampe de poche restée
éteinte par discrétion, et tenant dans l’autre main une pelle...
Jyghau n’ayant pas encore commencé à creuser le sol, je lui demandai :
" Qu’est ce que tu attends pour te mettre au travail ? "...
Et de me répondre qu’il craignait le pire ; Celui de se retrouver nez à nez devant la seule preuve inéluctable de vérité...
N’y
tenant plus ; exténué par cette longue journée et impatient
d’en finir une bonne fois pour toutes, je saisis la pelle qu’il tenait dans
sa main et me mis à creuser... C’est alors que Jyghau m’attrapa par les
épaules, en s’agrippant violemment, puis me secouant, il me cria dans
les oreilles...
- Réveille-toi vite ! C’est l’heure ! La bagnole tourne et je suis garé
en double file! Tu vas encore nous fiche en retard au boulot...
Jg
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Le choix de la saison,
Les solutions étaient désertes. Nous ne voulions jamais voyager
en enfance. Pas cette enfance de pauvre, ces paysages de trottoirs. Nous rêvions
de ce monde, ce monde à inventer comme on entre en musique. Un jour le
temps est là. Un jour, et me voilà moins droit. Je me souviens,
de loin en loin, de l'amoureuse fausse. J'ai glissé ma sourdine dans
les cordes vocales, histoire de vider, seul, ma dernière habitude.
Le monde est dérangeant, il motorise tout, même la littérature.
La musique ? Je n'en parle jamais depuis que le Do mineur montre des défaillances.
Les voisins de la bulle d'à coté ont des sourires de façades, je dis bien, des sourires sur la façade. Ils disent vouloir donner aux errants des leçons de bonheur. Quand le vent est trop froid et que le temps se fige, je vais, le regard dur, coller l'aube naissante. J'ai la plus douce collection d'aubes. On me jalouse je le sais. Sournoisement, je bois à leur envie. Personne ne viendra. Je vais guetter encore.
Je vais écrire en rouge.
Les autres, savent-ils que je les perce ? Machin, quand il décline son
identité, sa qualité, il avance le torse comme pour te défier.
Cette misère d'attitude me fatigue. Je n'existe aujourd'hui que dans
cette solitude bien comprise. Une autre fois des cavales bleutées ont
brouté dans mes mains juste sur le liseré de ma frontière.
Elles ne reviennent pas. J'ai oublié la mer en tant que draperie, il
ne me reste d'elle qu'une idée de musique. Je garde mon chemin, je travaille
l'écrit, le seul endroit ou ils ne vont jamais regarder. Coincé
entre les bouts du temps, je m'obstine à fleurir dans mon jardin d'hiver.
L'invitation lointaine des désirs, des plaisirs de paraître reste
encore vivace dans le choix des saisons. Je ferais suivre d'un "suivi de..."
comme dans les recueils de poèmes. L'édition en sera limitée
et sur le compte de l'auteur. Ainsi, la trace, celle que le vent efface en première
intention, gardera de moi les trois points de suspension. Encore une vilaine
histoire à se raconter. A chacun son sérieux, chacun son papier
blanc. Je vais écrire en rouge.
Quand tu n'es pas venue, j'inventais les couleurs d'une nature lente, je préparais
quelques renoncements triés sur les qualités du froid, je m'étais
engagé sur le poids de ma voix. Tu n'as rien vu. Je ne crois en rien,
pas même au personnage outragé que j'aimais. Le vocabulaire au
poil ras, est secoué d'un rire sur mon point de repère.
Il
est temps maintenant d'aller rentrer mes liens. Là-bas de lourds nuages
menacent mon théâtre. L'âge s'est déplacé d'un
triste pas feutré. Le spectacle est en bas, dans mes velours d'amour.
Dans une nuit plus blanche que les autres nuits, le signataire du message s'est
perdu. Le texte s'est ouvert sur un fragment d'oubli, une transparence de secours.
Nous avons commencé par être ensemble et puis le temps s'est dérobé.
A cet instant, c'est vrai, j'ai passé le seuil du seul à seul.
De faux débats en vrais silences, une panique pacotille s'est installée.
Aux occasions d'être moins sourd, j'ai répondu par des retards
sur des misères de papier.
Je vais écrire en rouge.
Des percussions intimes annoncent le danger.
A l'attentive finition, je me serai tout pardonné.
Rob
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VENENA
Xavier et Denis sont en médiathèque. Ils empruntent à la
documentaliste une revue sur le Sida, car ils ont un exposé à
préparer sur ce thème. La sonnerie résonne.
Dans le couloir, avant d'entrer en classe, ils regardent Cyril, le Don Juan du collège, entouré de sa cour de "minettes".
Cyril se dégage du pressant aréopage féminin et vient parler à ses "potes".
Cyril : Elles m'énervent, ces pisseuses. Elles m'allument, et après,
ceinture !
Denis : oui, on sait ! Tu préfères t'éclater en ville.
Tu descends souvent à Cannes.
Cyril : ouais ! Là, c'est sérieux ! Y en a des bonnes !
Denis : oui, mais... et le Sida ?
Cyril sourit, sort une boite de préservatifs de sa poche, en prend un,
souffle dedans.
Cyril : et ça, c'est pour les chiens ?
Fondu au noir
Denis et Xavier travaillent l'exposé dans la chambre de Denis. Xavier
rentre chez lui. Il est tard. Denis relit l'exposé, corrige quelques
fautes et se couche.
Gros plan réveil qui sonne. Il est 8 heures Denis ouvre ses volets. (cut)
Denis et Cyril "le tombeur" se promènent à Cannes. En passant
devant le Carlton, ils voient sortir une éblouissante créature
blonde, très pulpeuse, robe noire moulante, veste rouge. Elle porte un
loup noir à dentelle sur le visage. On remarque de grands yeux noirs
et un sourire sensuel. Elle est flanquée d'un jeune homme en costume
qui se tient un mètre derrière elle.
Cyril : t'as vu ? Ça, c'est la classe !
La jeune femme jette vers Cyril un regard long et appuyé.
Cyril : putain ! Je crois que j'ai un ticket !
Il s'approche de la mystérieuse inconnue et entame la conversation. Denis
regarde la scène, à quelques mètres (le spectateur épouse
le point de vue de Denis). Au bout d'un moment, la jeune femme et le jeune homme
s'en vont. L'inconnue faisant un geste d'au revoir vers Cyril. Ce dernier rejoint
Denis, tout excité.
Cyril : et voilà, c'est dans la poche. J'ai rendez-vous dans une heure
à la plage du Carlton ! Bon, tu viens, mais discretos, hein ?
(Fondu au noir)
Arrivée de Denis et de Xavier qui les a rejoints. Cyril, assis sur le
ponton du Carlton est déjà en conversation avec l'étrange
inconnue qui a toujours son masque. Elle se lève et va vers l'eau. Maillot
deux pièces, très "mini", balancement voluptueux des hanches.
Cyril interroge le jeune homme. Il apprend qu'il est le garde du corps de la
jeune femme, qu'elle est fille de diplomate, qu'elle s'appelle Vénéna.
Cyril : et elle vient d'où ?
Le garde du corps: elle vient... d'ailleurs.
Cyril : et cette langue bizarre, c'est quoi ? Et ce masque ? Pourquoi ?
Le garde du corps : dis ! Tu es de la police ? Tu lui plais, elle te plaît,
profite ! Et ne te pose pas de questions !
La fille revient et s'assoie près de Cyril. (Le spectateur épouse toujours le point de vue de Denis, assis en retrait.)
La fille porte un foulard rouge noué au bras gauche. Le foulard glisse...Denis
remarque des traces de piqûres
(Gros plan sur le bras) (Fondu au noir)
Une heure plus tard.
(Point de vue de Denis)
Denis voit Cyril discuter avec Vénéna qui va partir, suivie du
garde du corps.
Cyril revient vers ses potes .
Cyril : Elle est zarbi, cette meuf ! Ce masque, tout ça ! Et pour se
comprendre, c'est dur ! Elle parle une de ces langues! Y a un peu de tout la
dedans! enfin, elle m'a baragouiné qu'elle me filait rencart à
sept heures ce soir au Grès d'Albion ( restaurant et boite de nuit huppée
de Cannes)! Restau, boite, et hop! "in bed with Vénéna!" (ma vidéo
a été tournée peu après la sortie de "in bed with
Madonna"!) Et ce coup ci vous venez pas! Je partage pas ma viande avec tout
le monde !
Ils prennent leurs scooter et remontent à Vallau.
Ils jouent au billard dans un bar de Vallauris (scène servant à
marquer l'écoulement du temps, et à reparler du préservatif).
Xavier joue avec Cyril. Il n'y a plus qu'à pousser la boule.
Xavier : assure-la quand même !
Cyril : T'inquiète ! Je prends toujours mes précautions ! (Il
sort un préservatif, l'enfile sur la queue de billard et pousse la boule
dans le trou... c'était le passage didactique!)
Fondu au noir
Sur son scooter, Cyril dit au revoir à ses copains :
Cyril : c'est pas tout les mecs, mais le devoir m'appelle ! quand faut y aller,
faut y aller !
Denis : dis, fais gaffe ! On sait rien sur cette fille !
Cyril : on sait déjà qu'elle s'appelle Vénéna et
qu'elle a un beau cul !... et puis, je te rappelle...
(il sort sa boite de préservatif, la remet dans sa poche, et démarre.
Denis et Xavier le suivent des yeux...la boite de préservatif tombe de
la poche de Cyril qui ne s'aperçoit de rien et continue à foncer.
Denis : Cyril ! Attends !... je prends mon scooter et j'essaie de le rattraper
!
Xavier : t'es fou ! Avec ton scoot pourri ? Non, c'est fichu, là !...
bon, je rentre ! T'as vu l'heure qu'il est ! Je vais me faire allumer ! Ciao,
Denis.
Resté seul, Denis inquiet rentre chez lui (fondu au noir)
Chambre de Denis, la nuit. Il réfléchit, fait les cent pas. Montage
simultané. On voit Cyril danser un slow dans la boite, enlaçant
tendrement Vénéna, qui parfois éclate de rire et glousse.
Plans alternés chambre Denis-danse langoureuse des deux "amoureux".
Denis s'assoie à son bureau, prend une feuille blanche. Au gros feutre
rouge il écrit Vénéna, réfléchit.
Au dessus, il écrit "Vénus" plan de coupe on voit Vénéna
sur le ponton, découpée sur le ciel bleu, cheveux au vent. Puis
il écrit "veine" plan de coupe : on voit le gros plan du bras de Vénéna
marqué de piqûres.
Plan alterné : Cyril et Vénéna sortent de la boite de nuit,
enlassés.
Chambre de Denis: il écrit "haine"
Plan alterné : chambre d'hôtel. Cyril est en caleçon allongé
sur un lit. Il regarde Vénéna debout à côté
du lit en train d'ouvrir son déshabillé. Zoom avant en contre
plongée sur le visage de Vénéna, grand sourire carnassier.
La musique devient dramatique. Gros plan visage affolé de Denis. Il écrit
VENIN.
Plan travelling circulaire. On voit Cyril regarder Vénéna (qui
est de dos à la camera) puis le travelling prend le grand miroir qui
est derrière Cyril, et où on voit un squelette avec le masque
de Vénéna. Succession très rapide de plans clipés
montrant le crâne (éclairé en rouge) le virus du Sida, le
sourire gourmand de Cyril. Fondu au noir.
Une salle de classe. Le prof fait l'appel. Arrivé à la lettre
B :
Le prof : Cyril Bergonzi... comment ? Cyril n'est pas là ?
Travelling sur la classe muette, visages tristes (point de vue du prof). Denis
se lève et dit :
- Vous ne savez pas, Monsieur ?... Il est MORT.
(plans de coupe Sida, fondu au noir)
Gros plan sur le réveil de la chambre de Denis. Il sonne. Il est toujours
8 heures !
Denis, heureux, passe sa main sur son visage. Il se rend compte qu'il a fait un cauchemar.
(fondu au noir)
Rue Vallauris. Denis aperçoit Cyril, se précipite vers lui, le prend dans ses bras.
Denis ! Cyril ! Mon vieux Cyril !
Cyril : mais qu'est-ce que t'as ? t'as l'air crevé !
Denis : pfff ! J'ai fait un de ces rêves ! Tu étais dedans, hein
? Alors, figure-toi que...
Il s'interrompt ! sur le trottoir deux mètres devant eux, avance une
jeune femme blonde, habillée de rouge et de noir vue de dos (elle s'éloigne
par rapport à eux). A un moment elle se retourne...C'est VENENA.
(Zoom avant très rapide vers le visage au grand sourire sarcastique et menaçant. Image figée, cut générique fin.)
Jordy
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Sans titre
Un bruit ! Le bruit d'un pas qui sautille. Sur une feuille blanche d'un trait qui dérape, je dessine l'empreinte d'un pas : elle est là devant moi qui ne bouge pas... Pourtant j'entends un bruit de pas qui sautille. Le bruit est hésitant par moments, pour ensuite s'emballer sans explication... Pourtant l'empreinte de mon dessin ne bouge pas ! Il serait plus logique d'en faire une 2eme. Je n'ai pas fait exprès c'est comme ça ! J'ai dessiné la 2eme à cheval sur l'autre pas ! Ça ne me gène pas ! Mais du coup je n'entends plus le bruit de pas ! Il doit s'être arrêté non loin de là. Ça ne va pas. Ca n'a pas de sens de dessiner un pas dans un autre pas ! Je gomme. Seulement voilà ! ma 1ere empreinte prend trop de place ! Je n'ai qu'un petit endroit pour y dessiner la deuxième. Voilà qui est fait - "c'est l'empreinte d'un pas d'un enfant de 10 ans !". C'est ce que je me dis et je souris en même temps. J'entends à nouveau un bruit ! C'est le bruit d'un pas qui bouge à un rythme que je ne reconnais pas. Il avance comme en boitant, avec un pas trop léger pour l'autre pas. Il tourne autour de la maison. Il n'y a pas d'autre maison que la mienne dans le coin. C'est à moi qu'il en veut ce pas, en tournant autour de moi. Sur ma feuille, la disproportion dans la taille des deux empreintes de pas donne un aspect bancal à mon dessin. Cet handicap ne me gène pas. Il suffit de rajouter une canne pour ne pas trop fatiguer le pas. D'une fenêtre de chez moi, je ne vois pas même la lune réussir à jeter un peu de lumière dans cette nuit très noire. J'ai le coeur qui bat très fort, dehors le pas étranger et bancal vient de rencontrer un autre son, sec comme un bâton que l'on frapperait régulièrement au sol. Le pas s'approche. Il me guette tout autant que la peur qui me prend à l'instant. Assis devant mon dessin, je sens la terre se muer en mer... et les vagues m'emportent ! Je ne sais pas nager. Je n'ai pas encore lâché mon crayon, il me reste un peu de temps, tandis que j'entends la pas à son tour clapoter dans des flaques d'eau. Pour me sauver de ces eaux en folie où je m'enfonce depuis ce soir si seul dans le noir, je m'accroche à mon mouchoir, ce tendre compagnon du soir. Sur le dessin je l'étale. Est-ce la mer ? est-ce mon pleur quotidien ? Il est déjà bien humide ! Je dessine une barque ... le mouchoir en sera la voile. Me voici donc sur mon bateau voguant loin de chez moi. J'entends la houle mais pas de pas. Je suis sauvé.... Mais en même temps je suis perdu. Il me reste le crayon ! mais la feuille à disparu. Je n'aurai pas de rames, je n'ai même plus de bras ! C'est la barque qui dessine des ronds et des spirales. Je ne vois rien à l'horizon ... Si ce ne sont deux yeux ronds et brillants ! Le pas a dû monter sur la bateau avec moi...je ne m'étais pas imaginé qu'il pouvait transporter un regard avec lui ! Moi, qui fuis les regards depuis si longtemps. Ces regards des autres qui me disent "assassin". Il est vrai que je le fus mais je voudrais qu'aujourd'hui il me tue, pour qu'enfin je puisse oublier ! Mais non, il ne bouge pas, il m'observe ... Depuis si longtemps ... Que j'en deviens fou !
Marissé
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Commentaires :
Le texte de Jg n’est pas mal dans sa progression vers un certain malaise, mais
la répétition du mot " étrange " brise un peu
l’atmosphère.
Je pense qu’il était préférable de " créer l’étrange " plutôt que de le dire.
Raccourcir le texte en suggérant, plutôt qu’en décrivant, expliquant, l’absurde de la situation. La chute, pleine d’humour, est bien trouvée.
Rob, tu donnes dans la prose " poétique ", pourquoi pas ?
J’avais d’ailleurs bien spécifié que le genre de littérature utilisé était libre. Bon, c’est bien torché, mais ce n’est pas du " fantastique ".
Jordy, sympa ton Synopsis (bien que trop prévisible), mais j’aurais préféré
un texte " rédigé ", étant donné le sujet,
le style est important.
Marissé,
l’idée est bonne. Tu fais preuve d’imagination, mais la chute ne surprend
pas.
Les points d’exclamation donnent un côté enfantin au récit,
les " pourtant " aussi. Les phrases semblent jetées les unes
après les autres sans lien et certaines sonorités me semblent
trop précises, comme si des rimes grossières se détachaient
du récit.
Je crains que ton histoire ne soit trop proche de la réalité. Il faut que cela bascule dans l'irréel, que le lecteur se mette à douter non pas de l'étrangeté de la situation, mais de tous ses repères dans l'espace et le temps.
Jamais le lecteur ne doit se dire "mais c'est absurde !", au contraire, l'événement "fantastique" doit le mener à croire à ce qui arrive en renonçant malgré lui à tout ce qu'on lui a enseigné de tangible, d'habituel.
Le conte fantastique chez Maupassant est le récit d’une atroce, lente et inéluctable dévoration. Il ne s’agit pas d’un passage de l’autre côté du miroir, mais d’accents frémissants de répulsions dans " Le Horla ".
Mais chacun est libre de déclancher, à sa façon, le "
fantastique " (au sens propre du mot, à ne pas mélanger avec
l’horreur, le " gore ").
Le fantastique de Maupassant est un phénomène intérieur : ni monstre, ni dragons, ni revenants. C’est un fantastique qui naît de la réalité et cette réalité s’effrite en morceaux : un miroir se brise et le visage reflété se casse la gueule.
Horla, " hors-là " (il aurait dû dire " l’en-soi
"), c’est cette part du moi qu’on se refuse à assumer et qui ressurgit
dans l’objet persécuteur. Le fantastique est ici une sorte de pulsion.
Mais vous êtes libres de trouver votre " fantastique " à
partir du moment où vous " piégez " le lecteur...
Celui de Jean Barbé, dans " A Morphée ", est plus insidieux ; le passage où le chien est là, alors que peut-être ?...
" Et elle se pencha pour me les enlever d'un bloc en tirant sur les
talons sans même les délacer, elle les balança vers le paillasson
de la porte d'entrée où elles rebondirent à gauche et à
droite, l'une à l'endroit, l'autre à l'envers, en effrayant le
chien qui, la queue pliée sous lui, sans la quitter des yeux, le ventre
rasant le sol, se glissa sous la table du salon où il s'immobilisa la
tête tendue posée sur ses pattes avant. "
Ce passage est terrifiant...
J’insiste sur le fait de " déréaliser " le réel.
Le texte doit être étranger à notre monde, bien qu’il démarre dans le quotidien. Au sein même de la raison doit surgir une fissure, ainsi, brusquement, le sens du doute change : On ne doute plus de ce qui vient d’apparaître, C’EST-CE QUI VIENT D’APPARAITRE QUI FAIT DOUTER DU RESTE.
Le fantastique permet d’envisager SERIEUSEMENT L’IRREEL et d’irréaliser
ce qui semble trop clair, trop présent. Il faut donc que le lecteur ne
sache plus dans quel sens interpréter les événements qui
surviennent, ni dans quel domaine les situer.
Bref, l’intérêt d’un tel récit doit résider dans
l’équivoque.
Idée que j’ai particulièrement bien ressentie dans le texte de Ludo " Les cars fantastiques " et celui de Buko.
Dan