Le Maître se mourait. Les yeux mi-clos, dune pâleur glacée, il gisait immobile
sur son lit, respirant faiblement ses derniers instants . Plusieurs de ses élèves,
quelques amis, lentouraient, silencieux. Il ne pouvait plus guère les voir; il ne
les entendait pas non plus, ayant perdu louïe quelques années auparavant, comme
Beethoven. Indicible souffrance , pour un musicien de ne plus entendre les sons autrement
que par la lecture des partitions.
Digne, le Maître se mourait à la romaine.
Il était là, inerte sur sa couche depuis plusieurs heures déjà, lorsque une vie
nouvelle sembla à nouveau lanimer.
--Le violon, gémit-il, je le vois..et je lentend. Mon Dieu, comme il est beau et
comme il chante bien! Une plume, vite....
Le maître sagita, son esprit sanima, son cerveau se souvint.
Il se retrouvait au sommet de sa gloire. Les concerts se succédaient. Berlin, Paris,
New-York. Partout le succès, le triomphe. Un instant lassé de cette vie trépidante, il
eut la folie de sacheter la maison de ses rêves pour sy aller reposer quelque
temps. Cétait une ancienne maison mais encore belle des jours quelle avait
vécus autrefois, enfouie au sein des montagnes de ce Tyrol quil aimait.
Un jour, comme il était monté au grenier, une vaste pièce sous la charpente, encore
encombrée des vestiges de ses anciens locataires, qui les avaient oubliés là, tout
poussiéreux et pleins de mystères, il lavait découvrert, blotti au fond
dune vieille malle sous des revues et des partitions, dans son étui de velours. Il
avait ouvert la boite et il lui était apparu, dans sa couleur dacajou. Point
nétait besoin daller chercher la longue signature latine du luthier de
Crémone. Au premier regard il lavait reconnu, un Stradivarius! Cétait un
Stradivarius! Sa belle caisse de résonance constituée dune
table voûtée en sapin, percée de ses deux ouïes délicatement ouvragées, et de son
fond
en érable, se prolongeait dun manche en érable également, terminé en volutes.
Les
cordes accrochées par quintes, tendues sur le chevalet senroulaient autour des
chevilles placées à son extrémité. Le vernis lui-même, inimitable, achevait cet
instrument divin
Dune main tremblante, avec dinfinies précautions il le prit par le manche
cependant que deux de ses doigts de sa main droite saisissait larchet, comme dans un
rêve. Et, sans quil ne fit rien, lui sembla-t-il, larchet se mit à jouer
tout seul. Lâme ce petit objet maintenu par simple pression entre fond et table,
chantait dans le secret de linstrument. Une musique divine sélevait. Une
mélodie comme jamais il navait entendue, comme il ne composerait jamais. Le violon
jouait tout seul. Larchet glissait de ses doigts et dun mouvement, ample,
aérien, parfois à petits coups nets, délicats ou saccadés, faisait chanter la caisse,
vibrer lâme. Le chevalet frémissait de plaisir. La phrase musicale montait,
dabord lentement, comme une libellule ou une abeille agitant ses ailes, puis
sélevait en un vol nuptial. Cétait alors de gracieuses évolutions dans une
ivresse de lumière et une paix céleste. Et si tout à coup, comme la foudre claquaient
des bruits jupitériens en ses éclats de feu, la séraphique sérénité revenait
bien vite, comme un arc-en-ciel daprès déluge, comme une promesse dalliance.
Londée déposait alors ses larmes légères de rosée damour et de joie.
Lextase dura longtemps. A la fin , de retour dans sa chambre, il voulut recopier la
sublime mélodie. En vain .Les notes séchappaient et refusaient de se fixer sur le
papier. Il essaya de la rejouer mais sa mémoire défaillante ne retrouva plus les sons
divins. Ainsi que des papillons enchantés, les portées dansaient autour de lui une ronde
endiablée.
Ce fut cette nuit là que lorage éclata. Dune rare violence, ses cataractes
se déversèrent. Les éclairs déchirèrent la nuit. La foudre incendia la maison. Rien
ne subsista de ce quelle contenait. le Maître surpris dans son sommeil avait tout
juste pu séchapper et regardait impuissant et hébété le brasier. Dans sa folie
il crut voir et entendre le violon jouer encore au milieu des flammes. Quand il
nentendit plus rien, ni violon, ni vent, ni flammes, il sut quil était sourd.
Bien vite on apporta papier à musique et stylo au Maître. Ses désirs étaient des
ordres. Un miracle allait peut-être se produire.
Le Maître semblait retrouver la vie. Une légère rougeur envahissait son visage,
quéclairait à présent un mystérieux sourire. Ses yeux regardaient quelque chose
dinvisible à son entourage, et tout son être était tendu vers des sons
dailleurs. Il
voyait et il entendait.
On lui apporta du papier. On lui tendit un crayon.
Il le prit lentement et, comme inspiré, approcha la mine de la feuille. Lentement il
traça quelques signes. Haletants, chacun regardait cette chose inouïe.
Puis le Maître épuisé, laissa aller sa main décharnée et désormais inutile sur le
drap, le crayon se détacha de ses doigts et il retomba sans vie.
Quand on lui enleva son papier à musique, on vit quil avait seulement griffonné un
signe qui ressemblait à une clef de sol.
23 juin 2001
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