Une peinture de Laurence de Sainte Mareville

Présentation de l'atelier

 

janvier 2000 : "Le minotaure et le matador"

Contribution  de Zorha

texte seul

texte commenté

 

 

Texte de Zohra


                                                                                       Algésiras, l'an de grâce 1000

Lecteur, les évènements que je vais te raconter te paraîtront si fols, si improbables, si éloignés de tout entendement, que tu seras tenté, il se peut, de les croire incrédibles.

Il n'en est rien pourtant.

La vérité historique de ce que je vais te raconter ne peut être mise en cause, bien qu'elle puisse faire l'objet  d'interprétations différentes voire opposées. Et je sais, prendre le risque de me faire traiter de menteur, en faisant ici, oeuvre de témoin, mais ne dit-on pas :

"qui voyage au loin verra plus d'une fois des choses très éloignées de ce qu'il tenait pour vérité, et s'il les raconte ensuite dans son pays, on se moquera de lui, le traitant de menteur, tant il est vrai que la foule ignorante refusera de croire, ce qu'elle n'aura pas vu de ses propres yeux."

Je suis arrivé à Algésiras, dans la vallée de Cadix, il y a 8 mois maintenant, désireux d'y faire une étape longue, tant cette région appelait mon âme, par la grâce de ses hivers, la douceur de ses habitants, les charmes de ses sources chantantes, que j'avais déjà appréciés il y a plusieurs années.

Le jour de mon arrivée était un vendredi, je m'en souviens très bien.

Ce jour-là quand il se leva, je pense que personne parmi les gens d'Algésiras ne comprit qu'il s'inscrirait dans la mémoire des siècles. C'était une journée de printemps, familière aux homme, calme, pure, le soleil était à peine levé, et les hommes auraient dû se préparer au labeur du jour, ou à se rendre au marché où l'on dit qu'ils aiment à "palabrer".

Pourtant ce jour-là, il n'en était rien.

Etonné par le silence de la rue, l'absence de vie, je m'approchais d'un vieil homme devant la porte d'une maison et l'interrogeais.

Je revois encore comme si c'était hier, l'expression de son visage, devant moi, et sa réponse résonne encore à mes oreilles.
Etranger, ne sais tu pas quel sort contraire est tombé sur notre ville ?
Ne sais tu pas que ce peuple de conquérants fiers et belliqueux appelés Maures, envahissent notre pays
guidés par leur Chef Youssouf "le remarquable" comme l'appellent ses guerriers, et qu'ils souhaitent prendre notre ville, port, qui les intéresse vivement .

Youssouf nous a envoyé un émissaire pour nous demander de nous rendre, sous peine de détruire toute la ville. Notre roi a répondu que nous préférerions la mort, plutôt que de nous rendre sans combattre.

Youssouf a alors proposé, on ne sait pourquoi, qu'en échange de notre liberté, nous organisions un combat contre le taureau dont tout le monde parle en ce moment, et qui a déjà blessé à mort 3 des meilleurs matadors de tout le pays.
Mais comme nous lui avons répondu que personne chez nous n'était matador, parce que nous réprouvions ces jeux barbares, il a dit alors qu'il choisirait  lui même par tirage au sort,  celui qui serait censé libérer notre ville, en tuant le taureau.

Lecteur, comme tu dois le savoir ces combats existent depuis très longtemps, j'ai vu d'ailleurs à Knossos en Crète, une peinture rupestre datant de 2000 ans avant notre Seigneur Jésus Christ, représentant des hommes affrontant un taureau.

Mais ici, les habitants étaient réputés dans tout le pays, pour avoir fait voeu de ne jamais participer à ces combats qui dénature la bête, et avilisse l'homme. A algésiras, tous pensent contrairement au reste du pays, qui prise tant ces "jeux" que la seule véritable "corrida" n'est pas le combat entre l'homme et la bête, mais le combat intérieur que devrait se livrer tout homme pour accéder à son humanité, à savoir apprivoiser l'animal en lui, et alors il deviendrait "matadore"..

Ce vendredi donc le combat devait avoir lieu et pour comble de malchance me dit le vieil homme, Youssouf a tiré au sort le nom d'une famille isolée, vivant en recluse hors de la ville, ne communiquant avec quiconque, personne ne sait donc qui de chez eux viendra ou ne viendra pas pour défendre la ville.

Lecteur, j'avais beau être étranger j'ai senti monter en moi toute l'angoisse, comme si j'étais un enfant de la ville. Je quittais donc le vieil homme sans un mot et allais chercher un gîte pour attendre l'heure...

Le temps passa, sans passer, et 5 heures arriva. Les hommes et les femmes s'approchaient, s'installaient dans les tribunes de l'arène sans un mot, sans une expression sur leur visage.

Pas de musique, pas de défilé en costumes de lumière, pas de soie brodée, rien de tout cela, et dans le toril, le taureau "assassin" comme on l'appelait déjà, faisait entendre sa colère et son impatience.

Youssouf arriva enfin, entouré de ses guerriers dans un bruit assourdissant de sabot qui déchirait le silence, il s'installa dans la tribune d'honneur et donna l'ordre immédiatement de commencer.

Contrairement à tout ce qui se fait d'habitude, on lacha d'abord le taureau, qui s'empressa de courir dans tous les sens et tous les yeux se protèrent vers la petite porte qui devait voir sortir celui, inconnu encore, qui serait ce soir porteur de la vie ou de la mort de la ville.

Comme sous une poussée timide,  la porte s'ouvrit et tous  nous vimes apparaître une frêle jeune fille, les cheveux noirs d'ébène, descendant jusqu'à ses chevilles, vétue d'une robe légère, pale comme un matin de Pâques. Elle s'avança, au milieu de l'arène, ne regardant que le taureau.

Et tout d'un coup, comme sur une musique qu'elle seule entendait, elle se mit à tracer une dance connue d'elle seule. Chacun était pétrifié et s'attendait à ce que le taureau d'un instant à l'autre ne la charge et d'un seul coup de corne la tue.

Mais il ne se passa rien, il s'était arrêté de courir en tous sens, sa surprise devait être égale à la nôtre et il ne devait savoir que faire.

La jeune fille comme absente à tout ce qui l'entourait continuait de danser. Le taureau se mit à bouger sur le côté et à tracer sur le sol de ses sabots malhabiles, une figure que nous avions du mal à discerner, mais vers laquelle se dirigeait en dansant la jeune fille.

Elle s'en approcha au point de pouvoir venir s'y poser et là, comble de miracle, car il ne peut s'agir que de cela, n'est ce pas, et non de l'oeuvre du malin, le taureau toucha le sol de ses cornes lui demandant comme un adoubement, ce qu'elle fit sans hésiter.

Plus rien ne bougeait, je le sens encore maintenant, tout était sculpté dans l'instant.

Alors surgit du coeur de Youssouf, car c'était lui, un cri immense :

Peuple d'Algésiras, vous êtes libres, vous qui avez donné naissance à une jeune femme plus courageuse que tous mes guerriers réunis, car je ne connais aucun homme qui aurait pu se présenter ainsi à la mort et la vaincre sans la combattre.

Lecteur, voilà ce que je tenais à t'écrire, ainsi tu sauras pourquoi de toute l'espagne seule la ville d'Algésiras a été épargnée par l'invasion de Youssouf le remarquable.


merci de ce que vous pourrez m'en dire.

zohra


 

 

Texte de Zohra commenté [les commentaires sont entre crochets.]


                                                                                       Algésiras, l'an de grâce 1000

[D'accord : je postule cet exotisme dans le temps et l'espace. Et j'imagine cette année-là comme une grâce.]

Lecteur, les évènements que je vais te raconter te paraîtront si fols, si improbables, si éloignés de tout entendement, que tu seras tenté, il se peut, de les croire incrédibles.

[L'avertissement au lecteur me paraît congruent avec le postulat du Moyen-âge, mais je doute que la notion de probabilité ne soit anachronique; j'apprécie de lire que ne pas croire est encore croire...]

Il n'en est rien pourtant.

La vérité historique de ce que je vais te raconter ne peut être mise en cause, bien qu'elle puisse faire l'objet  d'interprétations différentes voire opposées. Et je sais, prendre le risque de me faire traiter de menteur, en faisant ici, oeuvre de témoin, mais ne dit-on pas :

"qui voyage au loin verra plus d'une fois des choses très éloignées de ce qu'il tenait pour vérité, et s'il les raconte ensuite dans son pays, on se moquera de lui, le traitant de menteur, tant il est vrai que la foule ignorante refusera de croire, ce qu'elle n'aura pas vu de ses propres yeux."

Je suis arrivé à Algésiras, dans la vallée de Cadix, il y a 8 mois maintenant, désireux d'y faire une étape longue, tant cette région appelait mon âme, par la grâce de ses hivers, la douceur de ses habitants, les charmes de ses sources chantantes, que j'avais déjà appréciés il y a plusieurs années.

[J'ai plaisir à me laisser guider dans cette halte, je crois qu'il faudrait encore truffer le texte d'archaïsmes et de tournures hispanisantes, pour inciter lexicalement et grammaticalement à ce dépaysement.]

Le jour de mon arrivée était un vendredi, je m'en souviens très bien.

[Va pour ce jour de Vénus.]

Ce jour-là quand il se leva, je pense que personne parmi les gens d'Algésiras ne comprit qu'il s'inscrirait dans la mémoire des siècles. C'était une journée de printemps, familière aux homme, calme, pure, le soleil était à peine levé, et les hommes auraient dû se préparer au labeur du jour, ou à se rendre au marché où l'on dit qu'ils aiment à "palabrer".

[Grammaticalement, je ne sais pas si c'est le jour qui se lève ou le quidam d'Algésiras.]

Pourtant ce jour-là, il n'en était rien.

Etonné par le silence de la rue, l'absence de vie, je m'approchais d'un vieil homme devant la porte d'une maison et l'interrogeais.

[J'aurais tendance à supposer un passé simple pour une action ponctuelle, non ?]

Je revois encore comme si c'était hier, l'expression de son visage, devant moi, et sa réponse résonne encore à mes oreilles.
Etranger, ne sais tu pas quel sort contraire est tombé sur notre ville ?
Ne sais tu pas que ce peuple de conquérants fiers et belliqueux appelés Maures, envahissent notre pays guidés par leur Chef Youssouf "le remarquable" comme l'appellent ses guerriers, et qu'ils souhaitent prendre notre ville, port, qui les intéresse vivement .

Youssouf nous a envoyé un émissaire pour nous demander de nous rendre, sous peine de détruire toute la ville. Notre roi a répondu que nous préférerions la mort, plutôt que de nous rendre sans combattre.

Youssouf a alors proposé, on ne sait pourquoi, qu'en échange de notre liberté, nous organisions un combat contre le taureau dont tout le monde parle en ce moment, et qui a déjà blessé à mort 3 des meilleurs matadors de tout le pays.
Mais comme nous lui avons répondu que personne chez nous n'était matador, parce que nous réprouvions ces jeux barbares, il a dit alors qu'il choisirait  lui même par tirage au sort,  celui qui serait censé libérer notre ville, en tuant le taureau.

[J'écoute minutieusement cette parole mémorable, mais pourquoi des paragraphes ? cela m'incite à guetter le changement d'interlocuteur, à attendre l'interruption, alors que c'est toujours le même personnage qui expose la situation.]

Lecteur, comme tu dois le savoir ces combats existent depuis très longtemps, j'ai vu d'ailleurs à Knossos en Crète, une peinture rupestre datant de 2000 ans avant notre Seigneur Jésus Christ, représentant des hommes affrontant un taureau.

Mais ici, les habitants étaient réputés dans tout le pays, pour avoir fait voeu de ne jamais participer à ces combats qui dénature la bête, et avilisse l'homme. A algésiras, tous pensent contrairement au reste du pays, qui prise tant ces "jeux" que la seule véritable "corrida" n'est pas le combat entre l'homme et la bête, mais le combat intérieur que devrait se livrer tout homme pour accéder à son humanité, à savoir apprivoiser l'animal en lui, et alors il deviendrait "matadore"..

[Je pense à Albert Cohen et à ses propos sur le projet... d'humanitude, dirait-on aujourd'hui.]

Ce vendredi donc le combat devait avoir lieu et pour comble de malchance me dit le vieil homme, Youssouf a tiré au sort le nom d'une famille isolée, vivant en recluse hors de la ville, ne communiquant avec quiconque, personne ne sait donc qui de chez eux viendra ou ne viendra pas pour défendre la ville.

[Je trouve très facile de suivre l'aventure collective selon les indications que je lis.]

Lecteur, j'avais beau être étranger j'ai senti monter en moi toute l'angoisse, comme si j'étais un enfant de la ville. Je quittais donc le vieil homme sans un mot et allais chercher un gîte pour attendre l'heure...

[Bravo pour cette utilisation "d'avoir beau".]

Le temps passa, sans passer, et 5 heures arriva. Les hommes et les femmes s'approchaient, s'installaient dans les tribunes de l'arène sans un mot, sans une expression sur leur visage.

Pas de musique, pas de défilé en costumes de lumière, pas de soie brodée, rien de tout cela, et dans le toril, le taureau "assassin" comme on l'appelait déjà, faisait entendre sa colère et son impatience.

Youssouf arriva enfin, entouré de ses guerriers dans un bruit assourdissant de sabot qui déchirait le silence, il s'installa dans la tribune d'honneur et donna l'ordre immédiatement de commencer.

[Je me câle fidèlement sur l'intensité dramatique et m'applique à condamner en moi tout surgissement bestial.]

Contrairement à tout ce qui se fait d'habitude, on lacha d'abord le taureau, qui s'empressa de courir dans tous les sens et tous les yeux se protèrent vers la petite porte qui devait voir sortir celui, inconnu encore, qui serait ce soir porteur de la vie ou de la mort de la ville.

[J'apprécie ces variations autour des récits mythiques.]

Comme sous une poussée timide,  la porte s'ouvrit et tous  nous vimes apparaître une frêle jeune fille, les cheveux noirs d'ébène, descendant jusqu'à ses chevilles, vétue d'une robe légère, pale comme un matin de Pâques. Elle s'avança, au milieu de l'arène, ne regardant que le taureau.

[Ah, oui, une vierge, je m'abandonne à la surprise.]

Et tout d'un coup, comme sur une musique qu'elle seule entendait, elle se mit à tracer une dance connue d'elle seule. Chacun était pétrifié et s'attendait à ce que le taureau d'un instant à l'autre ne la charge et d'un seul coup de corne la tue.

[Pourquoi pas un petit imparfait du subjonctif ? ça passerait bien, je crois.]

Mais il ne se passa rien, il s'était arrêté de courir en tous sens, sa surprise devait être égale à la nôtre et il ne devait savoir que faire.

La jeune fille comme absente à tout ce qui l'entourait continuait de danser. Le taureau se mit à bouger sur le côté et à tracer sur le sol de ses sabots malhabiles, une figure que nous avions du mal à discerner, mais vers laquelle se dirigeait en dansant la jeune fille.

Elle s'en approcha au point de pouvoir venir s'y poser et là, comble de miracle, car il ne peut s'agir que de cela, n'est ce pas, et non de l'oeuvre du malin, le taureau toucha le sol de ses cornes lui demandant comme un adoubement, ce qu'elle fit sans hésiter.

Plus rien ne bougeait, je le sens encore maintenant, tout était sculpté dans l'instant.

[Oui !!!]

Alors surgit du coeur de Youssouf, car c'était lui, un cri immense :

Peuple d'Algésiras, vous êtes libres, vous qui avez donné naissance à une jeune femme plus courageuse que tous mes guerriers réunis, car je ne connais aucun homme qui aurait pu se présenter ainsi à la mort et la vaincre sans la combattre.

[J'applaudis et j'imagine cette jeune femme soutenant les guerriers dans leur initiation.]

Lecteur, voilà ce que je tenais à t'écrire, ainsi tu sauras pourquoi de toute l'espagne seule la ville d'Algésiras a été épargnée par l'invasion de Youssouf le remarquable.

[Je suis très sensible à cette image de la jeune femme d'Espagne - je suis d'origine notamment espagnole et émue de cette puissance restituée.]


merci de ce que vous pourrez m'en dire.

[Peut-être d'autres noteront aussi traces de leur lecture, voici les miennes. Bienvenue, Zohra.]

zohra