Une peinture de Laurence de Sainte Mareville

Présentation de l'atelier

 

janvier 2000 : "Le minotaure et le matador"

Contribution  de

texte seul

texte commenté

 

 


Texte de Philippe

Le minotaure et le matador.

— Oh là là !!! Ça ne va pas du tout votre scénario !
— Ah bon ? Pourquoi donc ?
— Je vous avais demandé une série dramatique pour ma chaîne télé, et vous me sortez une tragédie antique !
— Oui, et alors ?
— Et l'audimat, vous y pensez ?
— L'audimat ?
— Bien sûr ! Ça n'intéressera personne ! Il faut du moderne, rien que du moderne !
— Bon, si je comprends bien, je n'ai plus qu'à mettre mon scénario à la poubelle !
— Pas du tout !
— ?
— Tout n'est pas mauvais ! Il y a pas mal de violence dans votre récit ! Et ça, ça plaît ! De plus c'est beaucoup moins censuré que le sexe !
— Bon, qu'est-ce que je fais ?
— C'est simple : vous l'adaptez !
— ?
— Oh !!! Mais je n'avais pas vu ça !!! Votre Minotaure, il a un corps d'homme et une tête de taureau ! Ça encore... Mais il est né de l'union d'une femme et d'un taureau !!! C'est monstrueux !!! De la zoophilie !!! Du jamais vu à la télé !!! Et à une heure de grande écoute !!! Je vais me faire massacrer par le CSA !!! Il faut absolument changer ça !!!
— Mais c'est la réalité !
— La réalité ? Vous plaisantez ???
— Eh oui, c'est ce que dit la légende grecque !
— Je m'en fiche de la légende grecque !
— ?
— J'ai une idée : votre Minotaure serait le résultat d'une manipulation génétique opérée par un savant fou ! Au moins ça, ce serait moral !!!
— C'est vous qui le dites...
— Ah, et puis le labyrinthe, vous le supprimez : trop cher à construire. Et impossible de filmer là-dedans : pas assez de recul; et les cameramen vont s'y perdre. On pourrait évidemment filmer par hélicoptère; mais c'est hors de prix !!!
— Le reste, ça va ?
— Pas du tout : les sept jeunes gens et les sept jeunes filles offerts en pâture au monstre tous les neuf ans, ça ne colle pas !
— Et pourquoi donc ?
— Voyons, les bovins, c'est végétarien !!!
— Mais on les nourrit bien de farine animale !!!
— Vous avez raison ! Eh bien, soyons modernes : offrons au monstre des tonnes de farine animale ! Quatorze jeunes dévorés par un monstre, c'est trop violent : j'ai peur que ce soit censuré...
— Et la mort du Minotaure ?
— Votre Thésée ne me plaît guère : trop archaïque.
— Qui donc alors ?
— C'est tout trouvé : un matador !
— Un matador ???
— Oui, il y a bien longtemps qu'on n'a pas vu Gérard Depardieu sur nos
écrans : et il serait parfait en matador !
— Mais ça ne colle pas : l'histoire se passe en Grèce !!!
— Eh bien, transposons la en Espagne !
— ?
— Oui ! Une arène, des gradins noirs de monde, les télévisions du monde entier, le monstre lâché soudain, le toréador agitant sa muleta, sortant son épée. Le combat est incertain. Suspense. Tout à coup le toréador, un des meilleurs d'Espagne, passe son épée à travers le corps du monstre, lui transperçant le coeur. La foule pousse un cri. Mais dans un éclair le Minotaure disparaît, laissant le toréador seul dans l'arène, frustré de
sa victoire. Soudain, devant ce miracle, l'homme tombe à genou, suivi de tous les spectateurs stupéfaits, silencieux.
— Eh bien moi aussi, je m'éclipse...


Philippe

 

 

 

Texte de Philippe commenté [les commentaires sont entre crochets.]

Le minotaure et le matador.

— Oh là là !!! Ça ne va pas du tout votre scénario !
— Ah bon ? Pourquoi donc ?
— Je vous avais demandé une série dramatique pour ma chaîne télé, et vous me sortez une tragédie antique !
— Oui, et alors ?
— Et l'audimat, vous y pensez ?
— L'audimat ?

[Qui l'audimat adore...]

— Bien sûr ! Ça n'intéressera personne ! Il faut du moderne, rien que du moderne !
— Bon, si je comprends bien, je n'ai plus qu'à mettre mon scénario à la poubelle !
— Pas du tout !
— ?
— Tout n'est pas mauvais ! Il y a pas mal de violence dans votre récit ! Et ça, ça plaît ! De plus c'est beaucoup moins censuré que le sexe !

[Je ris !]

— Bon, qu'est-ce que je fais ?
— C'est simple : vous l'adaptez !
— ?
— Oh !!! Mais je n'avais pas vu ça !!! Votre Minotaure, il a un corps d'homme et une tête de taureau ! Ça encore... Mais il est né de l'union d'une femme et d'un taureau !!! C'est monstrueux !!! De la zoophilie !!! Du jamais vu à la télé !!! Et à une heure de grande écoute !!! Je vais me faire massacrer par le CSA !!! Il faut absolument changer ça !!!
— Mais c'est la réalité !
— La réalité ? Vous plaisantez ???
— Eh oui, c'est ce que dit la légende grecque !
— Je m'en fiche de la légende grecque !
— ?
— J'ai une idée : votre Minotaure serait le résultat d'une manipulation génétique opérée par un savant fou ! Au moins ça, ce serait moral !!!
— C'est vous qui le dites...
— Ah, et puis le labyrinthe, vous le supprimez : trop cher à construire. Et impossible de filmer là-dedans : pas assez de recul; et les cameramen vont s'y perdre. On pourrait évidemment filmer par hélicoptère; mais c'est hors de prix !!!
— Le reste, ça va ?
— Pas du tout : les sept jeunes gens et les sept jeunes filles offerts en pâture au monstre tous les neuf ans, ça ne colle pas !
— Et pourquoi donc ?
— Voyons, les bovins, c'est végétarien !!!
— Mais on les nourrit bien de farine animale !!!

[Quelle incroyable juxtaposition ! merci de la mettre en évidence dans ce contexte de questionnement radical du prétendu texte (le scénario virtuel, celui que le dialogue nous invite à imaginer).]

— Vous avez raison ! Eh bien, soyons modernes : offrons au monstre des tonnes de farine animale ! Quatorze jeunes dévorés par un monstre, c'est trop violent : j'ai peur que ce soit censuré...
— Et la mort du Minotaure ?
— Votre Thésée ne me plaît guère : trop archaïque.
— Qui donc alors ?
— C'est tout trouvé : un matador !
— Un matador ???
— Oui, il y a bien longtemps qu'on n'a pas vu Gérard Depardieu sur nos écrans : et il serait parfait en matador !
— Mais ça ne colle pas : l'histoire se passe en Grèce !!!
— Eh bien, transposons la en Espagne !
— ?
— Oui ! Une arène, des gradins noirs de monde, les télévisions du monde entier, le monstre lâché soudain, le toréador agitant sa muleta, sortant son épée. Le combat est incertain. Suspense. Tout à coup le toréador, un des meilleurs d'Espagne, passe son épée à travers le corps du monstre, lui transperçant le coeur. La foule pousse un cri. Mais dans un éclair le Minotaure disparaît, laissant le toréador seul dans l'arène, frustré de
sa victoire. Soudain, devant ce miracle, l'homme tombe à genou, suivi de tous les spectateurs stupéfaits, silencieux.
— Eh bien moi aussi, je m'éclipse...

[Ouf ! J'ai cru que lui aussi allait tomber à genou... J'ai apprécié cette scène d'écriture-lecture fictive, interactive, où raviver le mythe, le questionner par la mise en perspective du dialogue, le combiner avec la parodie de supervision du texte. Je m'amuse, à la fin, du désir avoué d'un public endormi et qui se tait !]


Philippe