ATELIER D’ECRITURE
L'étranger et la solitude
Sujet :
Vous
venez d’arriver où vous êtes étranger ; rien des couleurs
ni des odeurs ne vous rappelle rien … et puis ceux-là qui se parlent
et vous parlent parfois, vous entendez les sons de leurs voix mais que peuvent-ils
bien dire ?
Racontez ce que vous faites et ce que vous allez faire pour vous accommoder
de cette pire des solitudes, celle que l’on ressent parfois au milieu de la
foule.
La voiture s’est enfin arrêtée. Enfin. Le dernier cahot m’a chaviré l’estomac. Le voyage même bref n’a pas été confortable mais à présent je n’ai plus envie de descendre. Je descends pourtant. Et la voiture démarre presque aussitôt en un lent virage sur elle-même.
Je me sens comme étourdie.
Et vaguement nauséeuse. Une longue inspiration me donne un peu plus
le tournis. Je n’avais jamais respiré un air aussi pur. Je le sens
emplir ma gorge puis mes poumons comme s’il était liquide. Ca fait
presque mal.
Le vent a balayé toute trace de nuages dans le ciel. Même l’horizon
en paraît plus grand. Plus lointain. Je n’ai jamais vu un ciel pareil.
A croire qu’il va engloutir la terre.
Cette terre molle et odorante qui épouse mes pas comme si je lui appartenais. Mais je ne suis pas d’ici. Je n’en serai jamais. Je ne fais que passer. L’herbe souple d’un vert presque anormal m’attire comme la neige fraîche et vierge des derniers matins d’hiver. Je la foule avec un plaisir gourmand. Déplacé. Elle ne retient pas l’empreinte de mes pas. Mon passage ne laisse aucune trace.
Un homme à casquette me fait signe. Il a l’air officiel, constellé d’insignes divers et d’initiales intimidantes dont la signification m’échappe. Je m’empresse de regagner le sentier, confuse d’avoir violé cette étendue verte et élastique. Mais je me trompe : il n’émet aucune critique.
Le phénomène est curieux. D’aucuns le trouveraient même inquiétant. Au moment où il ouvre la bouche et articule ses premiers mots, j’ai le sentiment d’être devenue sourde. Pourtant j’entends toujours : le chant confus des oiseaux, le bruit assourdi de la circulation, plus loin sur la route principale, celui plus faible et pourtant entêtant d’un arrosage semi-circulaire avec son sifflement caractéristique lorsqu’il change de direction. Toutes choses que je ne vois pas. Et lui, l’homme à la casquette, officiel, articulant, face à moi, je ne l’entends pas. Ou plutôt j’entends les sons qui forment ses mots mais ces mots, je ne les entends pas.
Quelqu’un me prend par le bras, doucement mais fermement, et m’entraîne. Dans un dernier effort pour déchiffrer le discours de l’officiel, je tourne la tête dans la direction opposée à celle où m’entraîne mon guide. Entre un éclair de ciel et de gazon, j’ai l’impression que la terre se renverse. Je trébuche. On me retient.
C’est en relevant les yeux que je vois la foule. Une foule amie, je crois. Tous ces visages n’offrent que des mines avenantes. Une foule que je pourrais connaître. Des noms tourbillonnent, désincarnés. Comme un puzzle découpé à l’envers.
Jamais, en aucun lieu, même en rêve, je ne me suis sentie plus étrangère.
Des mots rythmés, presque un chant, résonnent dans l’air toujours aussi transparent. C’est une cérémonie. La foule attend que je communie avec elle dans un rituel inaccessible. Une femme, très blonde et très grande, bat rapidement des paupières et baisse les yeux. A ses côtés un homme –son homme ?- regarde furtivement sa montre, surprend mon regard et rougit. Ne sachant trop quoi faire, je lui souris. Il pâlit. Je ferme les yeux pour ne plus le gêner.
On me tend à présent une corbeille remplie de fleurs, de pétales et de feuillage. Je plonge instinctivement la main dans le duvet multicolore et satiné. La poignée que j’en sors a un parfum familier. Le parfum de la rose. ... a rose / By any other name would smell as sweet.
Ma main s’ouvre et les pétales de rose tombent doucement sur cette tombe ouverte que mes yeux ne regardent pas. Et qui m'enracine ici.
Anita
Oui !
Et l’angle de vue et l’atmosphère, cette sorte de pâleur du rêvé
à la frontière de la réalité, sont bien ceux qui
m’intéressaient dans le sujet.
Bel exercice en vérité où, sans jamais forcer le verbe
pour servir la sensation, tout est dit en puissance et clarté au seul
moyen d’une suggestion sans faille : un texte comme on les aime qui, inéluctablement,
échappe à son auteur dès que le lecteur s’en empare.
Voyez Jordy, subjugué jusqu’au dédoublement d’identifiant !
Stabulation libre
Ce hall est immense ! On dirait un hall de gare, ou plutôt l’entrée
de la piscine si j’en crois le brouhaha indistinct qui parvient jusqu’ici.
Cette grande baraque date du siècle dernier, une époque où
les domestiques et le chauffage ne coûtaient pas cher…Au moins vingt
pièces là-dedans…Un Jeeves prend mon vêtement et mon sac…J’ai
une de ces pétoches moi !….Courage ma Glaé et entrons !
Trop tard pour faire demi-tour. C’est superbe comme salle, grande et haute, plafonds et murs blancs, un éclairage doux et chaud dissimulé je ne sais où, une longue table de monastère chargée de mets sympa et de bouteilles…Des bouquets partout formant des boules jaune soleil. Dispersés en petits groupes, les invités de Madame Verneuil…A vue de nez, j’estime à soixante personnes ce petit troupeau distingué.
Je ne connais personne. Normal, car je ne devrais pas être ici. Madame Verneuil réunit quelques amis ce soir…Des amis de trente ans, comme on dit,( c’est à dire des gens dont on n’a pas réussi à se débarrasser !) à l’occasion d’un vernissage exceptionnel : celui des ses toiles personnelles, accrochées sur les murs autour de nous.
Je dégote quelques centimètres carrés auprès d’une plante verte et me poste à l’affût. Un garçon en habit me repère et m’apporte une flûte de champagne. Il est drôlement bon. Tous ces gens devant moi caquètent et la pièce ressemble à un étrange poulailler. Ils appartiennent à la bonne société, bien habillé et bien nourris. Les femmes mûres portent des tailleurs simili Channel des années mille neuf cent cinquante et des sautoirs qui cascadent gaiement entre des seins de la même époque…C’était joli comme mode….Les jeunes sont d’une folle excentricité, avec des robes qui ne recouvrent ni la poitrine, ni les jambes, juste un petit chiffon pour faire le ménage, dans un tissu coûteux….Elles sont minces et longues et se ressemblent toutes…Près du buffet, les artistes. Cheveux non coupés depuis mille neuf cent soixante huit, baskets ruinées, moustaches de pirates. Quelques crânes rasés et bronzés : les marins, nombreux dans notre ville de bord de mer.
Bien sûr, je ne me sens pas très à mon aise parmi ces gens, mais les voir ainsi, dans leur jus, me récompense largement
J’entends des bribes de conversation. On commente les toiles de Madame Verneuil. Qu’en dire ? elles se ressemblent toutes un petit peu. On dirait qu’on vient d’arracher des affiches laissant le support moucheté de tâches multicolores, de traces de colle, sur lequel un graphisme hésitant…une sorte un ver de terre à trois têtes…apparaît comme une étrange calligraphie. Quelques coulures parfois. Quelques grattages. Un vernis mat. Une peinture qui ne donne pas envie de rigoler.
La voici justement Madame Verneuil. L’élégance même. Tailleur–pantalon de lin grège, décolleté appétissant, collier en pâte de verre bleutée de grand style. Elle traverse la salle, s’arrête deux minutes, légère comme une ballerine, auprès de chacun des groupes de ses invités, et pique droit sur moi qui tente de rentrer définitivement dans la plante verte.
- Je vous cherchais depuis un moment, mais cette plante verte idiote vous dissimulait parfaitement. Je veux vous présenter mon fils Charles. C’est ce grand dadais près du buffet avec un chapeau noir à larges bords. Il a dix neuf ans et suit, trop mollement à notre goût, les cours de l’Ecole des Beaux-Arts. Figurez- vous qu’il est fou de vos peintures.
- Vraiment ? Il les connaît comment ?
- Il était avec des copains dans le petit café, au Pont 3, « Le Music-Bar » le soir du vernissage le mois dernier. IL veut que son père lui offre »La Biguine à Gogo » ou « Doudou-mauvaises-manières »
- C’est une peinture très primitive et j’ai peur que vous soyez très très déçue en les voyant.
- Mais non. Pas du tout. Mon mari n’aime pas mes toiles. Il dit que cette avant garde sera d’arrière-garde en très peu de temps. Il aime Nikki de Saint Phalle et Di Rosa…
- Des génies tutélaires pour moi… Dites moi ce que je peux faire ?
- Nous apporter ces deux tableaux en venant dîner avec nous en petit comité la semaine prochaine. C’est l’anniversaire de Charles et, tous ensemble, nous accrocherons vos peintures dans sa chambre.
A partir de ce moment-là, je les ai trouvés charmants. Je ne comprenais plus la gêne éprouvée au début de la soirée. J’ai demandé avec assurance, une flûte de champagne au loufiat de service, et j’ai entamé une conversation animée avec un garçon bien bâti de vingt ans de moins que moi. La solitude, ça n’existe pas, comme chantait l’autre.
Aglaé
Un texte très Aglaéen ! le sourire et la truculence
au coin du détail, de la précision, au service du souvenir et
de l’expérience… toujours agréable à partager, ressentir
et éprouver.
Nous sommes peut-être là cependant davantage dans le sentiment
du « décalé » que de celui de « l’étranger
»… cet « étranger » qui, pour paraphraser Sartre,
serait aussi à un moment « soi-même par rapport à
soi-même ».
Mes jours n'ont jamais voyagé
Plus loin qu'où me menait le jour
Et c'est en toute solitude
Que je tremble de partager
Cette débarque de toujours
Ignorante des latitudes
Un peu d'hier - je crache un voeu -
Mon ailleurs a ce goût d'amer
Qui ne se partage qu'au ventre
Je reste étrangère à qui veut
Tous mes passeports aux enchères
Et je n'ai que ma peur à vendre
Une boussole ! Un verre ! Un plan !
Racontez-moi de ce pays
N'importe quoi mais quelque chose !
Racontez-moi s'il fera nuit
Dites-moi s'il y aura du vent
Surtout ne m'offrez pas de roses ...
Nath.
Anita a déjà
réagi ! [Je crois qu'au delà de la solitude, l'étranger
(pays, homme) évoque en effet la peur. La peur de se savoir flottant,
loin de tout repère. "Et je n'ai que ma peur à vendre"
crie Nath (ou quelque chose en Nath).]
En effet, et elle a raison, « cette indicible peur » est foncièrement
partie prenante dans le sentiment d’être étranger… l’excès
de solitude nous conduit forcément dans cette confusion.
Je trouve ce texte « réactif » de Nath percutant par rapport
au sujet ; sa construction n’y est pas pour rien : travaillée, soignée,
chaque mot pesé (quoi qu’elle dise), elle témoigne d’une lucidité
à regarder cette « peur » en face et donne ainsi toute
sa dimension au sentiment qu’elle veut nous transmettre.
« …racontez-moi de ce pays
n’importe quoi mais quelque chose… »
là, à ces vers… nous sommes exactement dans son angoisse… et
si nous y sommes, c’est qu’elle maîtrise, là, à ce moment,
parfaitement son art.
Là bas
Je me souviens du macadam qui arpentait
mes semelles en longs mois gris. Aucune voix ne m’appelai jamais « ami
». En filigrane dans la foule j’allais et venais, aux premiers jours,
à la guise des murs qui prenaient un malin plaisir à se tortiller
pour me perdre toujours. Lorsque fatigué de jouer au fantôme
je me laissais avaler par une bouche de métro avide, elle me vomissait
quelques stations plus loin après un douloureux transit, aux pieds
du macadam qui, reprenant son chant à l’écho de mes pas, amenait
l’ombre de ma porte qui me prenait dans ses bras le moment d’un répit.
Au fil des jours les rues me reconnaissaient. Des que je pointais mon nez
elles accouraient à moi, faciles, paradant leurs murs qui dansaient
des balcons où parfois un rire faisait semblant de ne pas me voir.
Quand parfois la foule se faisait moins dense et que l’ombre du jour s’allongeait
jusque sur les toits, la rue me ramenait à contre courant, d’un petit
pas inquiet, une petite vieille marchant à reculons devant moi. A ses
regards furtifs qui se jetaient sur moi d’un mouvement de tête, elle
semblait, avec les pierres, être les seuls à me reconnaître.
Une fois même, encouragé par la couleur d’une chevelure aux reflets
de ma mère, je tendis la voix et la main vers l’une d’elle affamé
d’une humaine chaleur. Elle se mit à hurler et pour la première
fois sur les ombres grises qui rasaient les murs des yeux s’allumèrent.
Leurs regards, qui me hantent encore, reflétèrent méchamment
toute l’horreur de la différence. Le trottoir, ami, avait appris depuis
ce jour à me les faire éviter, quand aux battements accélérés
de mon cœur, il changeait de côté.
Ainsi allèrent mes jours, en esquive en silence et cent détours,
jusqu’à l’heure de ce matin de juillet où le soleil tapi à
l’horizon rassemblait ses forces pour enfiévrer la ville, lorsque la
mer débarquant du train un ticket à la main et drapée
de son plu beau bleu, ramena mon chez moi.
khalid
Une belle évocation
où la mémoire distille justement des sentiments qu’on partage
aisément. Ici Khalid a pris, semble-t-il, le mot « étranger
» dans un degré plus premier et ce peut être aussi le cheminement
pour parvenir à cerner et rapporter les sensations que l’on éprouva…
d’ailleurs il y parvient très bien.
Khalid, Je ne sais pas pourquoi mais j’ai cette impression souvent que tu
« retiens » un peu ton écriture…est-ce une idée
? essaie, pour voir, de la « lâcher » … comme on ouvre la
cage aux oiseaux… il me semble que cette envolée t’ira bien.
(premier voyage en Algérie fin des année 60)
Timgad
Un ciel d'après orage, incertain
et gris foncé, peut-être même un peu violet.
Des nuages lourds, mous et trop bas
et pour remplir les espaces restant : de petits morceaux de bleu; pas de ce
bleu qui fait
plaisir, un bleu d'ailleurs, pas encore apprivoisé.
ça sentait la terre trop chaude et mouillée, un peu comme la
Provence, avec la lavande en moins, mais pas tout à fait ça;
d'ailleurs rien n'était tout à fait ça, rien n'était
amical ni familier, à part peut-être l'usure des pierres encore
mouillées de la voie qui menait aux deux colonnes encore dressées
d'un temple dédié parait-il à Bacchus.
Jean Pierre
Je le sais, Jean Pierre est un « gourmand », un gourmet plutôt..
enfin un gourmet-gourmand !
Rien de ce qui fait que si « rien n’est précaire comme vivre
», rien non plus n’est plus précieux… et rien ne lui échappe
: son œil et sa bouche entrevoient et goûtent tout ce qu’ils peuvent,
toujours en quête d’une merveilleuse et substantifique moelle…
Il vous choppe des petits morceaux de bleu-inconnu et vous rendrait tout un
océan à imaginer.
De « l’étranger » devant lui il ne craint rien, il en fera
un monde à découvrir et des richesses à déterrer…
attention ! sa soif pourrait bien être contagieuse.
Merci de cette participation et du premier et indélébile voyage.
Ma mère ta langue claire ta langue sûre
Ta langue dure qui claquait
Comme galets dans le courant
Ta langue de chants et de contes
Où toujours un oiseau bleu
A l’hiver du bois noir
Ouvrait
Dans le mur aveugle
Une porte secrète,
Ma mère ta langue claire
Qu’en ont-ils fait ?
Leurs bouches s’entrouvrent, j’entends
déjà leurs voix
A la commissure aiguë brille une dent fine
Volent les paroles autour de moi tournoient
Mon doigt suit la frise que leurs mots enluminent
Mais moi les mains pleines je ne les comprends pas
Les livres dont ils ont édifié
leurs autels
Epais, granitiques, je ne les ai pas lus.
N’entrera pas le vent vivant dans leur chapelle
Mes feuilles mes rameaux y seront révolus
Et moi les mains pleines je tournerai mes pas.
Isa.
J’aime bien cette idée… la « langue » commune , le verbe
partagé, est souvent une révélation de notre intime existence.
Ceux que l’on entend sans savoir les comprendre remettent-ils en cause cette
existence en nous plongeant dans la solitude de « l’étranger
» ? la question est légitime…
Attention quand même de ne pas les fourrer a priori dans le sac de ceux
qui, selon les grecs, causent en faisant des « brrbrrbrrbrr »…
ce qui nous a donné le mot « barbare » !
J’aime bien l’idée et la forme précise, très personnelle,
pour le dire.
LE VOYAGE DE METALOGOS
Pour un habitant de la cinquième planète gravitant autour de l’étoile nommée Sirius, je suis d’un naturel exceptionnellement vagabond. Mes congénères, que j’ai toujours jugés trop casaniers, limitent leurs voyages à notre petite sphère ; tandis que moi, Métalogos, sans en rien dire à personne, j’ai déjà entrepris plusieurs expéditions fort instructives, non seulement sur les autres planètes de notre bon système siriaque, mais aussi dans deux ou trois systèmes voisins.
Il faut dire que je détiens, fort jalousement jusqu’à présent, le secret de l’annulation temporaire de la masse, permettant à la matière de voyager à la vitesse de la lumière. Je me réserve de le présenter à l’Académie des Sciences d’ici deux ou trois cents ans. Je suis en effet beaucoup trop jeune pour être pris au sérieux par cette vénérable assemblée qui croit davantage en ses modélisations infiniment subtiles sur le début du Grand Bing qu’en l’observation patiente des phénomènes physiques. Et je sais bien, hélas, qu’à moins d’avoir produit moi-même une équation d’une bonne dizaine de mètres où les paramètres hypothétiques brilleront plus nombreux que les données mesurées, je ne saurais en franchir le seuil. Mais il sera bien temps dans quelques siècles de songer à ma carrière. Pour l’heure, j’use ma jeunesse à faire le voyageur.
C’est ainsi qu’au décours d’une randonnée interstellaire poussée plus loin qu’à mon habitude, je pénétrai un jour dans le système solaire. Quatre belles grosses planètes, qui tournaient majestueusement à distance respectable de leur étoile , attirèrent d’abord mon attention. M’en approchant cependant, je m’aperçus que leur surface était d’hydrogène liquide, et elles me parurent aussitôt moins hospitalières. Je me faufilai donc au travers d’une scintillante ceinture d’astéroïdes, et parvins sans encombres au centre-système, nettement plus convivial et animé. Quatre petites planètes rocheuses vaquaient là sur leurs orbites rapprochées. Je fus séduit par la belle couleur bleue de la troisième à partir du soleil, et pénétrai prudemment dans son atmosphère.
Ah ! le ravissant tour complet que je m’offris alors à vitesse réduite ! Je ne me lassais pas d’admirer les bleus changeants des océans, les reflets jouant sur les calottes glaciaires, les mouvements fantasques des masses nuageuses. Cette planète était décidément vouée à l’eau sous toutes ses formes. Et sous ce signe elle vivait vraiment ! De larges taches vertes coloraient certaines régions des continents émergés, signalant la synthèse de matière organique, à l’œuvre grâce à l’interception de l’énergie de leur étoile.
Mieux encore, l’existence d’une vie civilisée ne faisait aucun doute ; si ce n’avait été les multiples petits satellites artificiels que j’avais déjà dû éviter, boîtes de métal brillant hérissées de piques et de panneaux, bien d’autres indices me l’auraient confirmé plus bas : d’abord des lueurs fixes, nombreuses et concentrées, sur la moitié de sphère à l’ombre, ensuite le tracé de quelques longues structures linéaires sur la surface, enfin et surtout le brouhaha électro-magnétique permanent qui m’envahissait les antennes, à m’en tourner la tête. J’avais donc fait un fort bon choix. Pour ne pas perdre de temps, je résolus de localiser le centre névralgique de cet organisme symbiotique qu’est une planète habitée ; il suffit pour cela de calculer les coordonnées d’où partent le maximum d’ondes porteuses d’information. Cette opération ne me prend généralement pas plus de quatre à cinq minutes. (Sans me vanter, j’étais le meilleur en cours d’intégration stratégéographique.) Aussitôt fait, je réglai ma rematérialisation massique sur les paramètres obtenus.
Quelques secondes plus tard, j’arrivais sans heurts au milieu d’une dense assemblée d’êtres anoures à quatre membres, dont deux seulement capables de préhension, le reste n’assurant visiblement que des fonctions de support et de locomotion. Fort heureusement, mon atterrissage survint au moment même où l’un de ces êtres, grave comme le Secrétaire Perpétuel de notre Très Grande Chambre Planétaire, escaladait une tribune dressée au bout de la vaste salle. Il devait s’agir en effet d’un important personnage, car tous les autres se figèrent instantanément, braquant sur lui leurs yeux. Certains émettaient même dans sa direction des étincelles lumineuses vivement répétées que je pris pour des acclamations visuelles. Nul ne remarqua donc mon apparition, et je m’empressai de faire disparaître par un remaniement histologique approprié les membres surnuméraires qui n’auraient pas manqué de me faire repérer. Ainsi banalisé, je tendis l’oreille, ou plutôt les deux, puisque l’anatomie semble aller ici par paire ; j’enclenchai ma mémoire sonore, et y rangeai soigneusement les vibrations modulées par l’orateur. Extraite de mon compte-rendu au Siriaque Planétaire Muséum, voici une courte liste des vocables qui, pour revenir le plus souvent et être prononcés avec force, me parurent les plus significatifs :
byin
libèrté
dieu
démocrassi
libérassion,
byinfè
protècsion,
prévansion,
univèrsèl,
nôvaleur
moral, …
Après chacun de ces mots forts, celui qui était peut-être Secrétaire Perpétuel d’une chambre locale s’appuyait des deux mains à son pupitre et promenait sur son auditoire un regard circulaire, quoiqu’atone, donnant ainsi le signal d’un rituel qui consiste à frapper frénétiquement ses deux mains l’une dans l’autre. Rituel que je m’efforçais de reproduire, soucieux que j’étais de me fondre dans l’indigène.
De grandes cartes pendaient au mur derrière la tribune. Des êtres raides, vêtus d’une identique tenue beige, différente de celles portées par les autres membres de l’assemblée, y pointaient de temps à autre une ville du bout d’une longue perche, ou y encerclaient énergiquement des régions entières. Je situai facilement les zones dont il était question en confrontant ces cartes à l’image tridimensionnelle de la planète que j’avais stockée lors de ma descente.
L’orateur reprit son discours, sur un ton désormais moins persuasif qu’impérieux. Je notai à la volée quelques nouveaux vocables qui semblaient en constituer l’armature :
Otonomi,
Gouvèrneman
Aprobassiondelonu
A la fin, tout le public se dressa sur ses membres inférieurs et battit à tout rompre des supérieurs. J’en conclus que la cérémonie était parvenue à son terme et repris instantanément de la hauteur. Puis, me félicitant une fois de plus du parfait fonctionnementt de mon procédé de transport, je me dirigeai sans plus attendre vers le pays qui faisait l’objet de tant d’attentions.
Je me stabilisai au-dessus de la zone et décidai d’en faire d’abord un survol d’ensemble. La région se trouvait alors dans l’ombre ; il était facile de repérer les agglomérations aux lumières produites pour compenser faiblement l’absence du rayonnement solaire. Quelques grandes villes scintillaient, égarées au milieu d’un vaste désert obscur. … Obscur ? pas partout, ça et là de curieuses lueurs semblaient brasiller. En m’approchant, je compris qu’il s’agissait de gigantesques incendies. Quoi donc brûlait en ces zones inhabitées ? A très basse altitude, je finis par comprendre que les flammes couraient sur de larges étangs d’une épaisse huile noire, échappée de grosses canalisations éclatées à ciel ouvert. J’étais perplexe : les béances dans les tuyaux étaient trop déchiquetées pour être volontaires ; cependant la probabilité de la survenue concomitante d’autant d’accidents tend vers zéro, pour une civilisation comme celle-ci qui maîtrise visiblement l’art de la métallurgie.
Dans la lumière rasante
du soleil qui revenait, je rejoignis la plus proche ville, et la trouvai éventrée
en de nombreux points, façades d’immeubles exhibant des planchers pentus
encore agrippés aux murs intérieurs, chaussées défoncées
de profonds trous cernés de traces noirâtres, ou barrées
par des amoncellements de sacs de sable. Des êtres en beige, comme les
servants des cartes de l’assemblée à laquelle j’avais assisté,
mais ici casqués, s’y cachaient. Ils brandissaient au-dessus des barricades
des instruments métalliques allongés. On entendait parfois des
salves de détonations.
Dans une petite rue écartée, je vis défiler une troupe
de personnages au visage garni de fourrure noire, l’air très excité,
brandissant en tête de cortège un grand portrait, pareillement
poilu, dont le crâne était emmailloté d’un linge noir.
Une silhouette tout emballée de noir, elle aussi, mais des pieds à
la tête, sortit étourdiment d’une des maisons bordant la voie.
Elle fut immédiatement repérée par les processionnaires
les plus proches, qui se mirent à la battre. Le tissu qui recouvrait
ses cheveux glissa, ce qui redoubla la fureur de ses tourmenteurs. Je vis
alors que cet être ne portait point de poil au bas de sa figure. Deux
défilants le relevèrent du sol où il était tombé,
tentant maladroitement de se protéger, et le poussèrent à
coups de pied vers la porte qu’il n’aurait pas dû franchir.
Sans pouvoir tout comprendre, j’enregistrais consciencieusement toutes ces images. Je ne doutais pas qu’elles seraient infiniment utiles à notre vénérée Commission Linguistique du Muséum pour le décryptage des échantillons de vocables que je leur rapportais. Nul doute que le terrible état où je voyais ce pays, cette série d’accidents catastrophiques dont je ne parvenais pas à m’expliquer la conjonction, pouvait s’exprimer par le vocabulaire que j’avais collecté. Il suffirait d’établir les bonnes relations entre les mots et les images. Lequel, de byinfè, démocrassi ou libérassion, s’applique par exemple au culte violent du portrait à turban que j’avais vu défiler en ville, je n’en sais rien ; mais je fais toute confiance à nos obstinés linguistes ; ils rétabliront les concordances.
Si seulement mes congénères étaient plus enclins aux voyages, je pourrais les convaincre de venir en aide à ces malheureux. L’ingérence n’est-elle pas un devoir, en pareil cas ? On ne peut laisser une si belle planète en proie à ses fléaux : « dieu, démocrassi, byin et libèrté ». C’est dit, dès mon retour, je force l’entrée de l’Académie des Sciences, je fais valoir mes découvertes, puis je persuade notre Grande Chambre Planétaire d’envoyer ici une mission compassionnelle bien équipée !
Pauvres êtres, si seulement je savais leur langue, je pourrais soulager un peu leur désespoir en leur annonçant la bonne nouvelle de la fin prochaine de leurs épreuves. Gens d’ici, écoutez-moi, croyez-moi, espérez, bientôt viendra le temps où « nôvaleur univèrsèl démocrassi et libèrté » seront anéanties sous le talon de vos amis siriaques. Et tous vos chagrins, vos deuils, ne seront plus que souvenirs. Voilà ce que je criais, sans espoir d’être compris, en prenant mon envol. Et ma voix résonnait encore entre les murs blessés que j’avais déjà disparu.
Isa.
Ce voyage sidéral
est plutôt bien construit puisqu’on suit sans déraper le héros
galactique sans difficulté dans ses déplacements tant physiques
que cérébraux.
Ici l’étranger (c’est peu de le qualifier ainsi) reste cependant parfaitement
maître de sa situation d’étranger et sa solitude semble tout
a fait acceptée… il « va », délibérément,
où il est étranger mais il n’y « arrive » pas avec
tout ce que cette nuance suppose et que voulait le sujet.
Alors forcément on entre moins facilement dans les « introspections
» et les sentiments d’un être confronté à la solitude
de l’étranger ; peut-être aussi sans doute parce que ce sentiment-là
me semble terriblement humain.
Et au cours du récit, progressivement, nous quittons l’étranger
en visite pour nous retrouver chez et parmi - de ceux- qu’il visite… nous
n’investissons pas facilement ses sensations d’ étranger, on a du mal
à les partager parce que l’étranger c’est lui et jamais vraiment
nous.
Mais à part ça j’avoue que moi qui suis toujours en difficulté
avec la SF, dès que mon imagination doit envisager plus loin que la
distance de la lune, j’ai parcouru a plusieurs reprises ce texte sans jamais
me perdre …. Beau travail de construction… et puis les mots et la manière
pour le dire ont quand même un éclat qui n’est pas de la première
comète venue.
Merci à toi Isa. pour ce très sensible effort.
Je ne connaissais rien du pays
de ce soir
Ta langue a résonné
Je ne comprenais rien
C'était ailleurs
C'était ici
Mer ou larmes ? C'était du sel
Et j'avais trop parlé, tu dis
C'était ailleurs
C'était ici
Le goût du sang nuit contre joue
Je l'avais mérité, tu dis
C'était ici
J'étais ailleurs
Je ne connaissais rien
Mais quand tu as frappé ...
Je ne connaissais rien du pays
de ce soir
J'en savais tout, pourtant
Et mes lèvres
Et ta main
Nath.
bah oui… pas toujours
obligé d’aller trop loin pour se retrouver et se sentir brusquement,
« brutalement », dans un autre univers alors qu’on s’imaginait
connaître son p’tit monde.
Pas un mot de trop… l’essentiel qui résonne comme une paire de claques
qui vous remet les yeux en face des trous : poésie ? …. Ça y
ressemble furieusement.
Et voilà ! c’est inéluctable, me voici seule, Seule avec un
grand S, aussi grand que le vide qui s’est fait dans ma vie !
Je ne suis pas du genre « nien-nien » à chialer effondrée
sur une chaise, il faut assumer, la vie continue, pas le choix !
Partir, c’est la seule solution pour fuir l’horreur du moment présent
, échapper à la maison solitaire qui parle trop de celui qui
l’a délaissée contre son gré et sans espoir de retour.
D’abord, consulter une agence de voyage. La conseillère comprend le
problème et me propose d’emblée du soleil, des paysages de rêves,
tout cela emballé de sourires. Que demander de plus ? Valises où
ne mettre que mes besoins de départ avec jupes colorées et robes
à fleurs, et c’est l’envol pour un paradis après l’enfer. Aéroport
bondé, on y baragouine dans toutes les langues, je n’y comprends même
plus le peu de français qui y surnage tant la foule me submerge , plus
l’habitude d’y être noyée !…. Trois heures d’avion au milieu
des nuages, je pars seule encore vers je ne sais quoi, mais vers autre-chose.
Dans l’avion, ça dort, ça lit, aucune communication possible
sauf avec une hôtesse baladeuse qui distribue mangeailles et cafés.
J’essaie de m’occuper, mots croisés, lecture, je n’accroche à
rien !…dormir ? il y a belle lurette que je ne sais plus fermer les yeux sans
cauchemarder, autant essayer de rêver les yeux ouverts, j’imagine ce
Maroc où je vais me poser, le dépaysement vanté à
l’agence va-t-il réussir le miracle anti-solitude ?
Débarquement, attente des bagages, acheminement par bus vers un hôtel
de Ouarzazate. Accueil aux sourires bronzés, chambre aussi vaste qu’un
hall de gare de province, lit trop grand, toujours le vide ! Je descends vers
le restaurant, on m’installe, table pour moi seule, un seul couvert, toutes
les autres tables sont occupées, couples, groupes, et que moi là
comme une pièce rapportée, je me sens l’estomac noué,
mal à l’aise, une impression d’être l’intruse au milieu de tous
ces gens indifférents à ce qui n’est pas eux. Envie de hurler
: « Au secours, j’existe moi aussi, parlez-moi, faites-moi un signe
!… » On me sert sans un mot ; Le couscous solitaire est pénible
à avaler et je me demande ce que je suis venue faire dans cette galère….Il
faut réagir et positiver, après ce repas lourd comme des kilos
de galets, je cherche le menu des balades à la carte prônées
par l’agence : Vallée du Drâa, échappée dans le
désert, circuit vers le Haut-Atlas, escapade sur Marrakech, eh bien
allons-y ! Me voilà embarquée pour la première excursion
avec un groupe de trente inconnus. Je suis assise auprès d’une jeune
de treize ans environ dont les parents se trouvent sur le siège avant.
La gamine manifestement s’ennuie et mâche bruyamment son chewing-gum.
J’essaie d’engager la conversation, rien à en tirer que des grognements
de mauvaise humeur, pas gaie la crise d’ado !…Beaux paysages, personne à
qui le dire ! Et tout mon séjour marocain devrait se poursuivre enfermée
dans la même bulle ?….Le dernier jour je choisis de partir pour le désert,
au moins là je sais à quoi m’attendre !
Surprise dans le 4/4 qui emporte 5 personnes de hasard au travers du reg,
une ambiance joyeuse s’installe aussitôt, rires aux cahots qui nous
font heurter du crâne le toit du véhicule, tassement des passagers,
tout incite à la blague et aux échanges, je me sens revivre,
enfin un contact humain réel ! Toute la journée est un vrai
plaisir, photos ensemble, repas assis autour de la table basse, sur le sol,
sous la tente des nomades, découvertes des berbères au milieu
de leurs dunes mouvantes et douces, moments de complicité, enfin, qui
re-valent la peine d’être vécus !
Le désert où je croyais trouver la vraie solitude mais la solitude
muette, m’a apporté cinq amitiés avec qui je corresponds depuis,
bouée de sauvetage inespérée… Abdou, le guide-chauffeur
berbère, m’envoie fidèlement des cartes pleines de soleil.
J’ai vaincu ma solitude depuis mon expérience marocaine, mais que ce
premier pas au milieu des autres devenus des étrangers m’a été
difficile ! Quel que soit le langage de ceux qui vous entoure, leur indifférence
en fait toujours une langue étrangère…..
Marie Claire.
c’est sûr que
Marie Claire, fidèle de la rubrique, n’est pas « gnangnan »
(c’est comme ça que ça s’écrit). Une écriture
sans ambages ni fioriture, sans a-prêt, qui sait parfaitement vous mettre
au diapason sentimental de son auteur et, mine de rien, c’est peut-être
plus compliqué que d’y parvenir en détroussant Littré
et Robert.
Nous ne ratons rien de la confidence ni des réflexions et on lit comme
on écouterait la voix qui nous raconterait les choses, à côté
de nous, à la même table.
C’est peut-être pour ça qu’on a presque envie de dire à
Marie-Claire : « dis m’en davantage sur Marie-Claire… sur la couleur
de ses cauchemars comme sur l’étrange douleur du sens redonné
au bonheur ».
Je retiens bien sûr le mot « indifférence »… celle
des autres est terrible, mais celle qu’on semble éprouver soi-même,
malgré soi, à ce qui nous entoure, ne noue-t-elle pas un autre
et redoutable drame de la solitude ?
Il est venu un jour. Un jour comme les autres. Un jour où je jouais avec mes frères et sœurs, un jour où nous partagions le bonheur d’être ensemble, près de notre mère. Il est arrivé, sûr de lui, de sa supériorité sur nous. Il nous a longuement regardés, puis a pointé son doigt sur moi. Il me regardait, me souriait, s’est même mis à ma hauteur pour que je le vois mieux. Mais il ne m’intéressait pas. Il avait une grande bouche, dont les lèvres remuaient sans cesse pour articuler des sons étranges. Il s’est approché de moi, j’ai reculé, je me suis collée à ma mère ; je lui ai dit que je ne voulais pas de lui. Mais, si je ne le comprenais pas, il semblait ne pas me comprendre non plus. Il m’a prise dans ses bras, froids et durs, continuant d’émettre des sons. Son odeur me dégoûtait, il sentait la sueur d’homme, mélangée à un parfum violent. Je me suis mise à éternuer, à me débattre, mais il me maintenait fortement. J’étais sa chose. Il m’a emmenée dans sa voiture. Il conduisait vite, les virages m’obligeaient sans cesse à me pencher pour garder l’équilibre. Quand il m’a fait sortir de la voiture, je me sentais nauséeuse. Il m’a traînée dans une grande maison, dans laquelle ils étaient tous rassemblés. Dès que nous sommes entrés, ils se sont mis à crier tous en même temps, à tendre les bras vers moi. J’avais peur, j’avais froid ; le sol était glacé, il avait un parfum de fruit, un parfum de propre. J’étais perdue, sans repère. Ils me semblaient immenses, bruyants, si différents de moi. Une femme s’est approchée. J’ai regardé ses yeux, ils ne disaient rien ; mais sa bouche faisait un petit bruit doux, comme le bruissement des feuilles. Ce son tout à coup m’a rappelé le parc, dans lequel j’aimais tant me promener. J’ai pleuré, pleuré ma mère et mes frères, pleuré ma maison et son odeur que j’aimais tant, pleuré leur amour que je comprenais. La femme m’a caressé la tête, le dos, puis elle m’a montré sa main qui sentait alors mon odeur, l’odeur des miens. Elle aussi, elle pleurait, j’entendais sa plainte et je la comprenais. Je frottai mon visage contre le sien pour essuyer ces gouttes d’eau qui sortaient de ses yeux. Son gémissement s’est arrêté et j’ai compris qu’elle avait besoin de moi. J’ai compris ses efforts pour venir vers moi. Dans cet univers immense aux odeurs étranges, j’ai su que, moi aussi, j’aurais besoin d’elle. Nous nous sommes laissées le temps. Elle s’est habituée à mes odeurs, les a acceptées sur son territoire. Elle m’a fait découvrir les siennes, doucement, sans me brusquer. Sa bouche répétait chaque jour les mêmes sons, que je finis par accueillir sans peur, que je fis même l’effort de comprendre, comme elle essayait de comprendre les miens. Elle compris peu à peu mes besoins, mes envies. Je compris les siennes, j’acceptai ses envies de câlins, ses besoins d’amour, que je lui offrais dès qu’elle prononçais mon nom, « Volka », alors je léchais son visage, je mettais mon museau dans son cou, nous mélangions nos odeurs et son univers devint aussi le mien.
Barbara.
je disais plus haut
que ces sentiments que voulaient cerner le sujet (solitude, étranger,
etc.) me semblaient terriblement humains ; Barbara les retrouve et les compulse
par le biais de l’anthropomorphisme… ce n’était pas évident
mais elle y parvient assez bien puisque Aglaé, distraite ou tendue,
n’a d’abord pas vu dépasser les oreilles du cocker !
le fait d’avoir choisi l’épisode de « l’adoption » empêche
un peu d’aller plus loin dans l’entendement du terme « étranger
» tel que dans le sujet ; en effet cet « étranger-là
», qu’il les aime ou pas, les comprenne ou pas, est l’objet de toute
les attentions de ceux qui l’entourent…ce faisant, même des inconnus
incompréhensibles détournent l’intensité du sentiment
de solitude particulière que suggérait le thème.
cela dit « le petit bruit doux, comme le bruissement des feuilles, échappé
d’une bouche de femme », qu’on soit homme ou chien, est en effet capable
de confondre n’importe qui en relativisant d’un coup son « exil ».
merci pour la fraîcheur
de cet envoi.
Jean Barbé