Cristiani sur Seine
Cristiani sur Seine
jeudi 31 mai 2012
C’était hier soir, 30 mai 2012. Une péniche amarrée en face de la tour Eiffel. Nous sommes une grappe de gens disparates assis, debout, à l’arrière. Il a fait beau, puis le ciel s’est couvert, il pleut maintenant, mais il fait toujours assez chaud. Les gens se connaissent, ici. Se parlent. Se retrouvent. On attend. Non, je ne veux pas m’asseoir, peut-être qu’on va entrer. Là. Mais nous attendons toujours. Le chanteur est là-bas, il porte une casquette américaine, couverte de perles noires et blanches, ou de peau de serpent. Il s’approche. Il s’arrête, parle à un petit agglomérat, salut, ah tu es là, embrasse, passe à un autre groupe, rencontre mon regard, dit bonsoir doucement, il ne me connaît pas, passe, d’autres groupes, d’autres discussions. Je vois sa peau, diaphane, presque bleue.
On entre, on s’assied, la salle est petite, demi péniche déguisée en salle de concert, attendent une batterie, une sono, les instruments, à gauche des synthés. Je suis assis à gauche, au troisième rang, près d’une ouverture donnant sur le fleuve et la tour jaune qui monte dans le ciel crépusculaire.
Il parle un peu, remercie. À nouveau je suis saisi par la pâleur de sa peau. Je suis content d’être là. L’air qui m’arrive par la fenêtre apporte légèrement l’odeur du fleuve. Des bateaux mouches passent, la péniche tangue doucement. Il y a quelque chose d’apaisé dans le soir intranquille.
Le concert commence, une chanson que je ne connais pas, que personne ne connaît dit-il, il ne l’a pas encore enregistrée, on applaudit : la voix est là, comme la mécanique du texte. À la seconde chanson (je n’ai pas noté l’ordre, ni les titres), je suis pris dans mon plaisir d’être là dans le soir qui tombe, d’écouter la voix, la voix incroyable de Cristiani.
Le son est bon, toute l’efficacité d’une basse solide et profonde, des solos de guitare jubilatoires, une batterie simple et nette, un clavier qui dirige et reste discret, la guitare et la voix du chanteur, on sent que la délicatesse est le point fixe visé par les musiciens.
Tout à coup ça me revient. Ce disque, je l’ai écouté à n’en plus finir. Autrefois, autrefois quand on écoutait encore des cassettes dans les voitures. Je connais ces chansons, ces musiques, presque par cœur. Je ne savais plus les connaître aussi bien. Je m’étais empêché de les réécouter en prévision du concert, je ne voulais pas me les remémorer, comptant goûter au plaisir direct, branché sur la voix. Je n’ai pas été déçu.
Toute une part de moi remontait, reprenait vie, ramenant des désirs anciens, subtils, noués aux mélodies ou à la complicité des rythmes, à l’amicalité habitée des textes, à la joyeuse péroraison de l’auteur (dans Coup de gueule).
J’ai écouté, il y a des mois, le nouvel album, Paix à nos os, avec les voix de Cabrel ou Jonasz qui viennent de temps à autres gravir les notes de Cristiani. Je l’avais trouvé excellent, regrettant peut-être davantage de n’en n’avoir pas plus encore, d’autres chansons, d’autres albums, d’autres musiques de lui : un album tous les vingt ans, écrit-il sur son site… mais le fil créateur de Cristiani me semble être à l’étroit, dans cette parcimonie, tant ce qu’il fait me semble ouvrir de possibles, et d’avenirs.
Il enchaîne les « chansons de drague », fait un détour par les sous-bois, « on s’dit des choses, le temps qu’j’arrose un p’tit sapin ». Il raconte la naissance de la chanson qui donnera son titre à l’album Antinoüs, tirée d’un passage des Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar, et le bref échange qu’il eut avec la première académicienne de France. Quelque chose apparaît en moi dans ce récit. La nécessité qu’il y a parfois d’aller déranger le monde, et découvrir simplement que c’est cela, et cela seulement, qui le fabrique véritablement. Aller parler à l’autre, parce que l’on a quelque chose à lui dire, simplement. Cliquetis de timbales d’or. Laissez passer Cristiani.
A la fin du concert il nous délivre Max, qu’on n’attendait plus, avec Phil Barney comme choriste et claqueur de doigts (en guise de claves).

Dans la rage, dans l’amour, dans le rire, dans la défaite, dans la tristesse (la chanson dédiée à Bashung, construite sur les titres de ses chansons, est magnifique), dans l’humour, dans la victoire, la voix, les textes et la musique de Cristiani marquent pour moi le temps mythique des possibles à venir. Dans la délicatesse, la finesse, le sourire présent, étonné presque d’être, l’intelligence subtile qu’il partage avec autant d’amusement que de simplicité.
Alors merci à Hervé Cristiani pour ce concert qui me renoue à une part de moi-même, et à très bientôt.
Emmanuel Bing,
31 mai 2012
Références :
http://www.hervecristiani.com/
prochain concert d'Hervé Cristiani :
23 juin 2012 à 21h
Concert Live
Casino de Contrexeville
88140 Contrexeville