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    <title>Prose</title>
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    <description>Les textes choisis par la rédaction</description>
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      <title>Prose</title>
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      <title>Le goût des bananes frites Sophie NOËL&#13;</title>
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      <pubDate>Mon, 24 Dec 2012 05:36:57 +0100</pubDate>
      <description>Ils sont arrivés dans l'école maternelle. L'institutrice s'est figée quand elle a dû montrer son cahier d'appel, puis ils sont allés chercher la directrice. Dans la classe, au milieu des enfants, détaillant sa fiche de renseignements, ils ont pointé du doigt une petite fille.&lt;br/&gt;- C'est elle.&lt;br/&gt;Elle, elle s'est arrêté de respirer. A trois ans, que comprend-on ? La haine dans leur voix, dans leur regard.&lt;br/&gt;Une onde malsaine parcourt l'air. Elle frissonne, et avec elle tous les enfants, à l'unisson.&lt;br/&gt;Elle, différente. Joyeuse, joueuse, sérieuse. Comme tous les camarades. Et pourtant, différente.&lt;br/&gt;Quand ils quittent la salle, avec la promesse de revenir, elle reste inerte, avec l'envie de vomir, emprisonnée dans l'incompréhension.&lt;br/&gt;Sa maîtresse la prend sur ses genoux.&lt;br/&gt;Elle sent bon ; elle sent... la maîtresse, le quotidien, les rituels, la routine. Que des idées&lt;br/&gt;rassurantes et claires.&lt;br/&gt;Elles n'ont rien dit, elles ont juste partagé un ultime moment de tendresse et d'amour.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Quand la porte de l'avion s'est ouverte, sa petite main dans la main de sa maman défaite, sur l'aéroport de Toussaint Louverture, elle a été happée par la chaleur. Elle s'est mise à transpirer immédiatement, et ces gouttelettes qui tombaient de ses joues sur sa robe lui ont fait peur. Maman, je pleure du visage, a-t-elle murmuré à sa mère, qui ne l'a pas écoutée.&lt;br/&gt;A la maison, il y a une cocotte minute, qui fait chauffer les aliments. On est arrivés dans une&lt;br/&gt;cocotte minute, a-t-elle pensé.&lt;br/&gt;Elle a posé le pied sur le tarmac, gênée par ses vêtements chauds. Autour d'elle, des dizaines de&lt;br/&gt;visages noircis par la cuisson en cocotte minute.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La nuit, elle rêve de sa maison, de la douceur des draps, des flocons de neige qu'elle laisse tomber dans sa bouche, du chat en rond au pied de son lit, du vent dans les feuilles du pommier, des petits cailloux du chemin des écoliers qui mène à la maternelle.&lt;br/&gt;Elle se redresse dans un souffle. Au-dessus de sa tête, une tôle sombre amplifie l'écho des jets&lt;br/&gt;incessants de la pluie tropicale, et l'eau suinte jusqu'à sa couche. Elle est étalée, sans  couverture, sans habits, sans plus de consistance. Elle s'est dissoute dans la peur et l'incompréhension. La sueur coule le long de ses bras, le long de ses jambes. Son corps tout entier pleure.&lt;br/&gt;Car il pleut, mais il fait toujours aussi chaud.&lt;br/&gt;Avant qu'elle ne s'endorme, ses sens se sont soudain aiguisés malgré elle :&lt;br/&gt;Muette, les poings serrés, malgré son esprit recroquevillé sur lui-même, elle ne peut lutter contre l'invasion du dehors.&lt;br/&gt;De l'autre côté de sa cabane, une voix rauque chante :&lt;br/&gt;Wangòl o wale&lt;br/&gt;Kilè wa vini wèm ankò Wale&lt;br/&gt;Peyi a chanje Kilè wa vini wèm ankò&lt;br/&gt;Wale*&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Des braillements d'animaux se répétent sans cesse. De temps à autre, jaillissent des exclamations d'oiseaux en colère. L'odeur des bananes frites mêlées à une odeur métallique envahit ses narines.&lt;br/&gt;Partout, cette odeur de grillé.&lt;br/&gt;La lumière d'un soleil qui s'est rapproché de la terre se déverse dans la pièce.&lt;br/&gt;Et là, d'un coup, plus un bruit. Silence total.&lt;br/&gt;La peur.&lt;br/&gt;Et la nuit. Qui tombe. D'un coup. La nuit qui n'a même pas eu le temps de trébucher un peu.&lt;br/&gt;La fin du monde.&lt;br/&gt;Elle pleure en silence, et ses sanglots sont le seul bruit dans le néant de la cocotte minute.&lt;br/&gt;Et puis, la cocotte explose : Baaammm ! Dans le noir profond, des grondements, des grognements, des déchirements. Puis des éclairs. Et la pluie, la pluie, la pluie...&lt;br/&gt;Les cris reprennent. La pluie. Ce ne sont pas les mêmes cris que le jour. La pluie. Des rires éclatent aussi. La pluie. Du vide a resurgit la vie. La pluie.&lt;br/&gt;Il pleut des bribes de mots hurlés en saccades créoles.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La femme épluche les bananes vertes de ses mains salies par la peau et la pulpe dures. Elle les fait tremper dans le jus de citron et le sel, au soleil. Quand elles sont ramollies, elle les écrase avec une bouteille et les aplatit. Puis, elle les jette dans une gamelle d'huile bouillante. La petite suit des yeux les étapes.&lt;br/&gt;Timidement, elle approche sa main du bras noir de la femme, pour voir si le grillé s'en va, ou si elle est définitivement cuite. Son petit doigt blanc, qu'elle a mouillé, lisse la peau noire. C'est définitif.&lt;br/&gt;Va-t-elle devenir rôtie elle aussi ?&lt;br/&gt;La femme lui sourit. Ses dents n'ont pas grillé. Elle lui dit des mots qu'elle ne comprend pas, pourtant, l'enfant ressent très fortement en elle quelque chose de familier, comme une idée de quotidien, de rituels, de routine.&lt;br/&gt;Elles restent toutes les deux, jusqu'à ce que les bananes soient frites. La femme en donne une à&lt;br/&gt;la petite. C'est chaud, salé, sucré, gras. C'est bon.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Sophie NOËL décembre 2010&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;* chant créole haïtien Wangol motif de ma transe Dieu à cheval sur ma chair&lt;br/&gt;Tu te retires et tu m’abandonnes Le paysage terni&lt;br/&gt;A perdu mémoire des coloris saisonniers À quand ton retour&lt;br/&gt;Maintenant l’absence&lt;br/&gt;</description>
    </item>
    <item>
      <title>Maryelle Boylaud Pottier PULSION</title>
      <link>http://www.ecrits-vains.com/EV/Prose/Entrees/2012/5/10_Maryelle_Boylaud_PottierPULSION.html</link>
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      <pubDate>Thu, 10 May 2012 01:00:53 +0200</pubDate>
      <description>&lt;a href=&quot;http://www.ecrits-vains.com/EV/Prose/Entrees/2012/5/10_Maryelle_Boylaud_PottierPULSION_files/P8070014-filtered.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.ecrits-vains.com/EV/Prose/Media/object083_1.jpg&quot; style=&quot;float:left; padding-right:10px; padding-bottom:10px; width:216px; height:182px;&quot;/&gt;&lt;/a&gt;Sans titre. Mère veux-tu ? Oui mon enfant.&lt;br/&gt;Combien de pages ? Deux, pour commencer.&lt;br/&gt;Combien de personnages ? Deux.&lt;br/&gt;Une femme, un homme. On verra si on en ajoute d’autres. Si on mélange ensuite. On verra.&lt;br/&gt;La femme : elle est chez elle. &lt;br/&gt;Son nom ? On s’en fout pour l’instant. Son âge et tout le bordel, idem. &lt;br/&gt;Elle attend le personnage numéro deux. Ça fait au moins trois ans qu’elle ne l’a pas vu. Putain ça passe !&lt;br/&gt;Donc, c’est son ancien amant. Le mec qu’elle a le plus aimé, le plus détesté aussi. Bref un truc passionnel.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Elle attend. Elle ne sait pas trop ce qu’il veut.  Ni pourquoi il a appelé. Il n’a pas dit. Elle n’a rien demandé. Jamais elle n’aurait appelé. Ce n’est pas qu’elle trouve ça idiot d’appeler, de demander, au contraire ! Mais elle, elle ne sait pas. Ça n’entre pas dans ses catégories mentales. Elle ne demande rien. Jamais. À personne.&lt;br/&gt;Elle veut voir sa tête. C’est tout !&lt;br/&gt;Non ! Elle veut plus.  Elle veut entendre qu’il l’aime encore. Ils pourraient peut-être inventer une autre relation. Quelque chose d’inédit. Ça n’a jamais fonctionné entre eux, c’est le moins qu’on puisse dire ! Des années de ruptures et retrouvailles. Mais il y avait de l’amour. Plein.&lt;br/&gt;C’est tout ce qu’on sait.&lt;br/&gt;Ce temps passé est là,  très vivant. Comme si c’était hier. Comme s’ils s’étaient quittés hier. Comme s’ils allaient recommencer à s’aimer. Se retrouver.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Lui c’est le contraire. C’est loin tout ça. Enfoui.  En même temps presque palpable. Il veut la revoir. Tout de suite. Une envie irrésistible. Une pulsion d’amour.&lt;br/&gt;Avec le temps donc, on fait une hypothèse. C’est elle qui fait l’hypothèse.  Ils pourraient se fréquenter plus calmement. Ils pourraient se parler sans se blesser. Ça m’étonnerait, mais enfin !&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Pour elle, pour Machine, ça ne marche jamais l’amour. Elle fout tout en l’air. Elle bousille tout. Ok.&lt;br/&gt;Tout ça n’est pas si simple. C’est normal qu’elle foute tout en l’air puisque chaque fois son partenaire est complètement foireux.&lt;br/&gt;Pourquoi choisit-elle des partenaires foireux ? Mystère. Sont-ils vraiment tordus ou est-ce elle qui déconne ?  Est-ce qu’elle qui considère foireux des mecs qui ne le sont pas vraiment ? Elle va bien cette fille ? Ou pas ? Mystère.&lt;br/&gt;On verra plus tard. On laisse tomber les histoires de névroses. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Donc elle attend un ancien jules. Plus que ça ! Son ancien chéri. Elle l’a aimé comme une dingue. Elle doit l’aimer encore. Ce n’est pas clair. On ne sait pas. Elle ne sait pas.&lt;br/&gt;Elle pense à sa vie actuelle. Elle est pas mal, sa vie, maintenant que c’est fini entre eux. Tranquille. Elle respire. Est- ce qu’elle veut interrompre cet équilibre, se refoutre dans la merde ?&lt;br/&gt;On verra.&lt;br/&gt;Elle se sent plus forte que lui. Elle a toujours été plus forte  que lui. C’est toujours lui qui revenait la chercher. Mais on n’était pas dans des relations perdants gagnants. Rien à voir.&lt;br/&gt;Cette fois, qu’est-ce qu’il veut après tout ce temps ? &lt;br/&gt;Cette fois, elle pensait que c’était fini. N.I. Ce coup de téléphone lui a fait du bien. Plaisir même. Elle a été joyeuse toute la journée en pensant à leur rendez vous ce soir.&lt;br/&gt;Elle attend. &lt;br/&gt;Elle se regarde. Pas mal ! Elle fait du sport. Ça se voit, elle est mince, musclée.&lt;br/&gt;Sûrement il est avec une  grosse,  s’il a quelqu’un. Elle ne craint pas la comparaison. Elle se sent très bien. Ou alors, il est seul.  Ça l’étonnerait, il est incapable d’être seul. &lt;br/&gt;Il a peut-être été largué encore une fois. Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’elle le console ? Ce n’est pas le genre. On verra.&lt;br/&gt;Elle porte un pantalon clair, une chemise claire. Elle est pas mal, sportive, musclée. &lt;br/&gt;Déjà dit ! &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Il va trouver la maison transformée. Tous ces objets ! Ça vient de Mongolie ou c’est Chinois ? Il ne connaît pas. Ça risque de lui déplaire. Pas grave. Elle a l’habitude. Elle n’a pas à lui plaire.Tout lui déplait. Il n’aime rien ce mec. Il a des goûts ploucs. Il n’a pas de goût, il ne sait pas ce que c’est.  Il sort d’un milieu pas possible. La zone. Il traîne ça comme un atavisme. On ne voit pas pourquoi il aurait changé. À tous les coups, il dira que ça fait maison de receleur chez elle ! Elle a pas mal investi dans le mobilier. Recherche esthétique. C’est bien chez elle. Elle a une copine qui fait des photos de ses objets.&lt;br/&gt;On s’en fout de la copine.&lt;br/&gt;Elle ne va rien  proposer à boire. Elle veut voir où il en est avec l’alcool. C’est l’élément numéro un dans leur rupture. Elle ne supportait plus ce mec alcoolo. Quand il avait bu,  il l’a baisait bien. Vachement. Quand il était en manque, il l’a baisait frénétiquement. Il ne fallait pas que ça traîne. Fallait réduire les tensions ! Après c’était la récompense. Elle l’emmerdait moins parce qu’elle était calmée. Il pouvait boire peinard. &lt;br/&gt;C’est la seule chose  qui fonctionnait entre eux, la baise. Mais ce n’était pas une histoire de cul. Il y avait de l’amour, beaucoup ! La baise ça marchait bien. Ils ne se sont pas emmerdés, sur ce plan. Pas du tout.&lt;br/&gt;On ne raconte pas. On s’en fout. Ce n’est pas ça l’histoire.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Donc elle attend. On verra comment on continuera. La suite. Après le topo sur le personnage numéro deux.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;L’homme. Plus difficile à cerner. Problème d’identification. Se mettre dans la peau de machin chose. Comment il disait Wittgenstein ?  Je ne peux pas avoir mal aux dents à la place de lui ! Juste ! &lt;br/&gt;Il ne sait pas pourquoi il la relance. Il n’a aucune idée. Il veut voir sa tête. Il pense toujours à elle.  Elle était chiante, pas possible ! Il fallait toujours la rassurer, lui dire qu’elle était la plus belle. Elle n’était pas conne. Sur ! Un beau cul. Mais elle faisait chier.&lt;br/&gt;Est-ce qu’elle sait qu’il est marié ? Pourquoi il a fait ça ? Il en avait marre d’être toujours tout seul. Il s’est laissé faire. Ça doit être ça ;&lt;br/&gt;Il s’emmerde franchement maintenant. Avec elle on ne s’emmerdait jamais. C’est le moins qu’on puisse dire. Les expos.  Ceci, cela. Lui, tout ce qu’il proposait, elle trouvait ça con. Il n’y avait qu’elle qui savait. Elle était chiante, pas possible. Comme si elle avait honte de lui. C’était chiant à la fin !&lt;br/&gt;Bon qu’est- ce qu’il va lui dire ? Faudrait pas avoir l’air trop con. Sinon elle va encore se foutre de sa gueule.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Il est ému.&lt;br/&gt;Elle est émue.&lt;br/&gt;Ils ont de l’émotion tous les deux, chacun dans leur coin, quand ils pensent à l’autre.&lt;br/&gt;Ils ne savent pas ce qu’ils veulent. Ni l’un ni l’autre. Elle, un peu plus, peut-être. Elle a pas mal réfléchi.&lt;br/&gt;Si,  lui, il sait, il a envie de la baiser.&lt;br/&gt;Elle c’est moins sur. Elle n’a pas forcément envie de baiser. Elle s’en passe très bien. Elle veut d’abord voir sa tête. Est ce qu’il est moins con ? Mais elle est émue. Son cœur remue. Elle doit l’aimer encore. Elle l’aime encore. Ça ne l’empêche pas de le trouver très con. Ça n’a rien à voir.&lt;br/&gt;Ce connard l’a bien bousillée. C’est à cause de lui qu’elle ne peut plus être amoureuse. Ça l’a fout en l’air de voir que par sa faute elle n’arrive pas à tenir une relation. Non, elle s’en fout. Il faut voir comme les mecs n’ont aucune chance avec elle. Comme elle leur fout la trouille. Avant elle n’était pas comme ça.  Pas du tout. Très tendre. Tolérante. Pourquoi ce mec l’a foutu dans cet état ? Mystère. C’est dingue ! Il n’a rien. Il est même franchement plouc. Mystère !&lt;br/&gt;Elle est émue. Elle veut voir. Elle attend. Elle l’attend.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Chapitre suivant.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Il a changé.&lt;br/&gt;Il est moche, tout gros. Un petit gros. Gros bide. C’est bizarre. Il a l’air complètement alcoolo. On le reconnaît, c’est lui toujours. Les yeux. Oui les yeux. Les mêmes qui bougent, avec toujours cette inquiétude. Regard originel. Intenable. Des yeux de fou. Une drôle de lueur jaune. Atroce.  Un petit gros moche. Mais il a quelque chose encore.&lt;br/&gt;Elle voit, elle sent qu’elle lui plait. Il a comme un petit sifflement en la saluant. C’est ce qu’elle croit. Ça doit être vrai. Ils s’embrassent sur les joues, deux vieux amis. Mon œil !&lt;br/&gt;C’est un petit gros alcoolo.&lt;br/&gt;Il parle, c’est lui qui parle tout le temps. Elle écoute. Il se plaint beaucoup. Elle avait oublié. Il se plaignait tout le temps. Qu’il sortait d’un milieu pourri. Qu’il aurait pu entreprendre d’autres études, s’il avait eu plus de chance. Il n’a pas changé. Discours de plainte. Toujours.&lt;br/&gt;Ça ne va pas mieux. Ça va même plus mal. Ça se dégrade. Il a des envies de se foutre à l’eau quand il promène ses chiens. Elle imagine, le pauvre mec, le petit gros qui promène ses clébards. Au secours !&lt;br/&gt;Et puis elle comprend.&lt;br/&gt;Ce n’est pas vrai ! Impossible !&lt;br/&gt;Si c’est vrai ! Il est marié. Elle accuse le coup, elle ne peut pas y croire. Elle va crier. Elle va l’insulter. Pauvre con, minable.&lt;br/&gt;Elle ne lui fera pas ce plaisir. Elle ne montre rien. Il ne voit rien. Surtout qu’il ne voie pas. &lt;br/&gt;Elle pense à toute vitesse. Ça se bouscule. Il s’est marié donc il a aimé quelqu’un après elle. Si ça se trouve il l’aime encore sa bobonne. Pas possible ! Il n’a rien compris !&lt;br/&gt;C’est elle, elle seule, qu’il doit aimer, pas une connasse, un gros tas ! Elle, elle n’a pas trahi, elle n’aime personne. Elle ne peut plus, elle est incapable. C’est le cadeau qu’il lui a fait. Une incapacité à aimer après lui. Fini. Incapacité absolue et définitive !&lt;br/&gt;Elle rigole, il l’a bien eue !&lt;br/&gt;Elle se moque de lui. Elle lui rit au nez. Ça lui fait un bien fou. ça la soulage. Elle fait ça très bien. Elle est très forte. Quand ils étaient ensemble elle lui faisait des super scènes. Il s’énerve, ça se voit, il devient un peu plus rouge, sacrément couperosé le mec. Il dit qu’elle aussi avait été mariée. Trop con ! C’est tout ce qu’il a trouvé !&lt;br/&gt;Il est malheureux. Il lui dit. Il est émouvant. Sincère. Sincèrement malheureux. &lt;br/&gt;Elle écoute, elle a digéré la nouvelle.  Pas digéré. Intégré ! Elle aime bien son petit air désappointé, ça lui va, il a encore du charme. Non faut pas exagérer, il est moche. Point. Il n’a  plus de fric. Il est passé en commission de surendettement. Il s’emmerde dans la vie.&lt;br/&gt;Elle pense, il est vraiment chiant avec ses plaintes. Il est affreusement moche, elle l’écoute.&lt;br/&gt;Il dit qu’il a un problème avec l’alcool. Oui merci elle a vu. Il va faire une cure et un régime aussi.&lt;br/&gt;Elle dit que ça va. Elle n’a pas de jules. Elle a des copines. Elle voyage. &lt;br/&gt;Il lui propose de faire l’amour. Franchement non, elle ne veut pas. Il ne s’est pas vu, ce bide ! Il insiste. Aucune chance, elle est plus forte. Elle est mieux, elle ne lui en veut plus.&lt;br/&gt;Elle veut l’emmerder, juste une dernière fois. Elle dit que s’il n’avait pas été marié elle lui aurait proposé de construire une relation plus calme. Elle pense qu’elle aurait pu réussir, mais les hommes mariés elle n’aime pas. Ça l’emmerde leur culpabilité, elle aime mieux être seule. Elle vit bien sa solitude. Il insiste, il a ses yeux fous. Elle rigole. Elle gagne, sauf qu’il n’y a rien à gagner. Enfin elle gagne que finalement elle se sent comme émancipée de l’amour.&lt;br/&gt;Il part. Il tente de l’embrasser, elle ne veut pas. Franchement pas envie. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Putain, il est parti !&lt;br/&gt;Elle est seule. Calme. Elle pense que l’histoire est finie. Elle se sent limpide.&lt;br/&gt;Elle est contente d’avoir refusé, c’est comme un point final. Elle va cesser de s’interroger à son sujet. Elle ne lui en veut même pas de s’être marié.&lt;br/&gt;Elle se sent blanche, immaculée.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Il est dans sa voiture. Choqué.&lt;br/&gt;Merde elle lui plait. Elle ne veut pas de lui. Ce n’est pas possible ! Il veut juste une fois, encore une fois la baiser. Elle lui plait, putain qu’elle est bien ! Comment elle fait pour rester mince comme ça ? Merde ! Ça peut pas finir comme ça, putain !&lt;br/&gt;Il a failli se taper le trottoir. Il a stoppé la voiture. Il ne peut plus conduire, il bande comme un dingue. Il peut pas rentrer comme ça !&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Qu’est-ce qu’il fait ? Tu ne vois pas ?&lt;br/&gt;Il y retourne il veut la baiser. C’est pas compliqué. &lt;br/&gt;Elle aime ça, baiser. Il sait. Il va la baiser.&lt;br/&gt;Il y retourne.&lt;br/&gt;</description>
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      <title>Jour d’été • Chem Assayag</title>
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      <pubDate>Mon, 8 Feb 2010 14:51:24 +0100</pubDate>
      <description>&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;1&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Je suis là allongé sur le dos, regardant le ciel et ses environs. Le voile léger de l’air d’été recouvre le monde et mon corps.&lt;br/&gt;Des bruits légers se hissent jusqu’à moi : un enfant qui crie après son cerf-volant perdu, une trottinette qui crisse sur le gravier chaud, le petit déclic métallique d’une canette qu’on ouvre. Tout cela forme une enveloppe sensorielle, un cocon doux et ouaté qui me berce et me protège.&lt;br/&gt;C’est un jour de juillet au milieu de la ville, au creux d’un jardin et de ses pelouses enveloppantes. Une halte où les fleurs et les buissons ont forgé leur place, où coulent des cours d’eau funambules et improbables. Plus loin, sans doute, au delà des grilles qui délimitent l’univers clos de mon repos, la cité doit poursuivre son vacarme et ses rythmes ; les bus, les gens, sans cesse recommencent les collisions hasardeuses des êtres et des objets, les voitures, les passants, prolongent le bal citadin du mouvement perpétuel. Mais c’est l’au-delà. Pas ici. &lt;br/&gt;Je me retourne lentement et cette fois me dresse sur mes coudes. Au bleu du ciel succède le vert du gazon et l’ocre de la terre. Mes yeux mettent un peu de temps à s’habituer à ce nouveau paysage, horizontal, où se distinguent à nouveau des hommes. Sur l’allée une mère pousse un landau, comme un abri sous le soleil et les nuages absents ; les roues font un tintement soyeux, qui s’étire, se faufile entre les arbres et trace un sillon jusqu’à mes oreilles. Un ballon jaune, en mousse, glisse jusqu’à moi dans un mouvement gracieux. Les petits polygones qui sont dessinés sur sa surface forment un motif rétinien, comme les alvéoles d’une ruche, une figure géométrique sans fin et joyeuse. Je le repousse d’un petit mouvement sec de la main, un geste fluide qui me coûte à peine un effort. &lt;br/&gt;Dans le prolongement de ma main j’aperçois le gardien du square, uniforme réglementaire, casquette protectrice et visage impassible qui marche d’un pas rapide. Il va comme à son habitude déloger un groupe qui se prélasse sur une pelouse. Il n’a pas l’air contrarié, c’est son métier, préserver les espaces, veiller sur les couleurs et les textures, sauvegarder les formes de vie en son royaume. Cette fois pourtant il élève la voix, car le groupe a planté un parasol, éviter le soleil, la morsure sensible sur les peaux et les visages. Se protéger en ce jour d’été. &lt;br/&gt;Je pense que c’est inhabituel d’amener du matériel de plage comme ça au sein de la ville et que c’est une minuscule et inutile provocation. D’un clignement de cil je donne raison au gardien et laisse mes yeux clos, baume apaisant de mes paupières qui voile la lumière. Je sens les ombres et leurs mouvements jouer sur mes pupilles, une fraîche sensation de plume, de soleil dompté par ma simple volonté. Je souris. A la lisière de mes sens j’entends une course, des pas rapides, mais tout cela s’estompe.&lt;br/&gt;Les minutes passent dans un confort que rien ne vient perturber ; le temps n’a plus de prise, tout est suspendu et c’est moi qui peut décider du destin de l’univers. Je peux rouvrir les yeux, me lever et partir en courant, m’asseoir pieds nus, crier un nom ou une absence, dormir. Le jardin est une demeure que j’ai décidé d’habiter en ce jour de sueur et de frissons ; il m’a accueilli. J’ai fait une halte et je la prolonge.&lt;br/&gt;Je sombre dans une étrange torpeur, un état proche du sommeil, où tout affleure comme en surface. Tout n’est que sensations, minuscules ridules au creux de mon épiderme, esquisse d’une idée ou d’une impression à venir. Mais rien ne vient ; seule la sensation coule en moi comme un sang dont le fluide ne serait plus souterrain mais aérien, exposé aux éléments du dehors. Et je ne fais rien pour arrêter ce retrait de ma conscience, cette absence, l’infinie cachette que je cherchais. Le refuge de mes jours.&lt;br/&gt;A ce moment un son plus fort que les autres, plus net, une perturbation soudaine et inattendue ; un sifflement qui semble se rapprocher et entraîner un mouvement des particules. La torpeur est si étrange.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;2&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Il a couru, couru, couru, à en perdre haleine, à en avoir le souffle coupé, les côtes brisées. Mais le pire c’est son esprit qui tourne, bille folle à la renverse, montagne russe dans son crâne, tournoie, sans attache et sans destination. Maintenant il est sur un promontoire, un peu à l’écart, protégé de la vue des autres par une rangée d’arbres et de buissons. Ronde, ronde, dans sa tête cela continue, la danse folle qu’il ne sait pas retenir. Il sent la transpiration coller à ses vêtements, mélange de la course effrénée et de la chaleur, irritation entre la peau et ses vêtements, comme un acide, qui pique et tressaute. La sensation est désagréable, agaçante et il ne sait pas comment l’arrêter. &lt;br/&gt;Au bout de quelques minutes, enfin, la respiration plus maîtrisée, il réussit à s’allonger sur le sol. Le contact d’une matière dure et stable le calme un peu et il sent le monde se mettre à nouveau en place. Au creux de son genou, il sent son sac, et au fond du sac l’objet.&lt;br/&gt;Tout a commencé comme d’habitude ; ils s’étaient donnés rendez-vous à la fontaine, c’est les vacances, alors ils errent ensemble pendant de longues heures, jouant au foot, traînant en skate, allant à la terrasse d’un café pour mater les filles et s’offrir une bière. Il faisait beau, soleil zénithal, éclaboussures d’eau sur les shorts. C’est Lucas qui avait pris la parole très rapidement, leur disant « là les gars j’ai un truc de ouf à vous montrer ». Les ricanements ont fusé, les blagues, oui, bien sûr, un « truc de ouf », c’est ce qu’on allait voir. Mais Lucas avait un air plus mystérieux que d’ordinaire, mois adolescent. Il leur a dit qu’il fallait qu’ils se mettent à l’écart pour qu’il puisse leur montrer et ils se sont éloignés de la fontaine pour rejoindre un talus et le mur opaque de fourrés. &lt;br/&gt;Pendant tout ce temps il suivait sans grande conviction, dans une routine si prévisible qu’il en avait conscience. Lucas avait raconté une longue histoire, décousue et peu convaincante et ils se demandaient tous s’il faisait ça simplement pour les faire marcher. L’impatience commençait à monter dans le groupe, « bon là tu nous gaves, arrête on se casse », et Lucas finit par comprendre qu’il ne pouvait plus les faire attendre.&lt;br/&gt;Il sortit l’objet.&lt;br/&gt;C’était un petit revolver, il tenait au creux de la main ; on aurait presque dit un jouet. Instinctivement quand il l’avait sorti ils avaient tous reculé. Sursaut réflexe. Lucas s’était moqué, il n’y avait pas de balle, oui c’était inoffensif comme un jouet. Quelques uns avaient commencé à le soupeser, le jauger, mais très vite, comme si le métal brulait les paumes ils le rendaient à Lucas ou au suivant. Mais il fallait que l’un d’entre eux le garde et ça ne pouvait être Lucas. Si la disparition du pistolet était découverte Lucas serait en danger et il fallait donc qu’il s’en débarrasse. Dans le groupe on entendit quelqu’un suggérer de le rendre, mais Lucas dit qu’il ne pouvait pas, il ne pouvait plus le remettre là où il l’avait trouvé, non, non ils étaient coincés, il fallait le garder.&lt;br/&gt;Les cadors du groupe étaient bien trop intelligents et conscients des risques pour se proposer. Les plus faibles, les losers du groupe, étaient bien trop lâches et trop peu dignes de confiance pour que l’objet atterrisse entre leurs mains. Il ne restait donc personne, ou plutôt si, un seul, lui, là, au milieu, pas assez fort et pas assez innocent pour refuser. Le pistolet se retrouva entre ses mains, tout le monde acquiesçant ce choix, évident pour personne, mais rassurant pour tous, car aucun d’entre eux n’avaient à en sentir le poids au creux de la main. Ils lui confiaient l’objet, il devait le garder pour le groupe, à lui de se débrouiller, tâche importante, fierté devant les autres, impossibilité de dire non, je suis au milieu et les forces contraires s’annulent.&lt;br/&gt;Cela alla très vite une fois qu’il eut mit l’objet dans son sac, tout le monde disparut quasiment instantanément, demain même endroit, la fontaine, même heure. &lt;br/&gt;C’est là que sa course commença, la course à perdre haleine, le bateau ivre de ses foulées, la tête qui tangue, et l’impossibilité de dire non.&lt;br/&gt;Il était là, allongé, avec ce contact au creux du genou. Il était plus calme, il essayait à nouveau d’ordonner ses pensées ; de construire les prochains instants. Il regarda autour de lui pour s’assurer qu’il était vraiment seul, surtout pas le gardien, ce type jamais là où il fallait, plaça son corps contre un arbre de telle sorte qu’il devenait impossible de voir ce qu’il faisait et il sortit l’objet du sac. Il n’avait jamais tenu d’arme et la sensation en était impossible à décrire. La peur et la nouveauté se mêlaient pour former un précipité qui battait à ses tempes et neutralisait son cœur. Sans s’en rendre compte, il s’était un peu redressé, imprudent on aurait même pu le voir, mais la chaleur, l’étourdissement de ses veines et le goût d’inconnu dans sa bouche obscurcissaient son esprit. Maintenant il tenait l’arme presque comme un tireur, à l’horizontal du sol. Il n’y avait pas de bruit seulement le bruissement du vent, les feuilles mouvantes près de son visage et des sons un peu lointains. Sans y penser il voulut entendre le petit déclic de la gâchette, juste pour voir, pour que l’étourdissement continue. Il appuya. Le bruit ne fut pas celui qu’il attendait. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;3&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le gardien redressa la tête ; il avait entendu quelque chose qui ressemblait à une détonation. Un seul coup. Il pensa immédiatement à un ballon qui aurait éclaté, ou peut être à un pétard. Mais immédiatement il sentit un souffle de vent parcourir le parc et ce souffle ne lui était pas familier. Une agitation encore invisible, des clameurs qui retentissaient, nouvelles détonations au milieu de l’espace. Il vit quelqu’un se précipiter vers lui, le regard absent et les paroles trop vives. L’autre parlait à une vitesse impossible à saisir, confus, choqué ; il essaya de le calmer, lui fit répéter. &lt;br/&gt;Très vite, trop vite, il se rappellerait longtemps ces secondes où une journée comme les autres devient une journée aberrante, qui n’aurait jamais dû avoir lieu, il comprit que c’était grave, très grave. &lt;br/&gt;Avant de faire quoi que ce soit il appela un collègue, demanda de l’aide, des secours, ne sachant pas encore ce qui pouvait vraiment être utile. Puis il suivit les pas nerveux de l’autre. Un pressentiment grandissait en lui mais il le réprima ; le soleil était haut dans le ciel et il faisait beau.&lt;br/&gt;Un homme était étendu sur le gazon ; un mince filet de sang coulait sur le sol. On ne pouvait en déterminer l’origine mais l’homme lui ne bougeait pas. Il était figé dans un mouvement qu’il semblait regretter. Le rouge du sang dessinait des motifs nouveaux sur le vert de la pelouse, et le gardien pendant quelques instants regarda ces motifs avec intérêt. Il ne voulait pas contempler l’homme par terre, car il savait que les nouvelles ne seraient pas bonnes. Il voulait retarder le moment où son pressentiment deviendrait la réalité.&lt;br/&gt;Autour du corps un groupe s’était formé ; des pleurs et des cris, les réactions imprévisibles devant l’inattendu. Certains essayaient de maintenir les badauds à distance, d’autres s’approchaient et reculaient sans cesse, comme des boxeurs tournant autour de leur adversaire. D’une voix qui ressemblait à la sienne il s’entendit dire à tous de rester éloignés, demanda si un médecin était là. Son intervention n’eut pas beaucoup d’effet ; le brouhaha continuait, la masse compacte des corps obscurcissait le soleil.&lt;br/&gt;La tache avait grandi, les motifs avaient changé ; par endroits le sang avait déjà séché sous l’effet de la chaleur et la couleur, délavée, semblait d’un autre temps. Le corps étendu était devenu cadavre. Il avait compris que le type là, ne se relèverait pas, qu’il était mort, que les secours ne pourraient rien et que désormais il serait le gardien d’un parc où la mort avait rôdé. Cette idée le surprit et lui fit du mal. Il avait longtemps associé l’idée de son métier à l’insouciance, le parc était un lieu clos et protégé, et aujourd’hui le vacarme indécent du dehors l’avait rattrapé, contaminé. Cette pensée lui fit mal et il dut serrer les poings pour ne pas crier. A partir de maintenant le matin quand il se changerait et mettrait son uniforme il ne pourrait plus être tranquille, l’image de ce corps le priverait de cette chance.&lt;br/&gt;Il entendit au loin une sirène, une ambulance ou les pompiers allaient arriver, bientôt d’autres allaient prendre le relais. Au choc de la découverte allaient succéder les questions : comment ce type, perdu au milieu d’une tâche verte, avait pu mourir tué par une balle. &lt;br/&gt;Il était accroupi mais au son de la sirène il s’était redressé, c’est à ce moment qu’il le vit. Un adolescent, il l’avait souvent vu autour de la fontaine avec une bande, des jeunes pas bien méchants, un peu désœuvrés, inoffensifs. De temps en temps il leur disait de faire attention aux fleurs ou de dégager des pelouses, la routine, et eux pour l’embêter s’obstinaient à lui demander une cigarette. Instantanément il comprit que c’était important, que cette fois ce n’était pas la routine. L’adolescent tenait une arme. Il pleurait. &lt;br/&gt;</description>
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      <title>Ophélie • Anne Jeannot</title>
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      <pubDate>Mon, 8 Feb 2010 04:50:51 +0100</pubDate>
      <description>&lt;a href=&quot;http://www.ecrits-vains.com/EV/Prose/Entrees/2010/2/8_Ophelie_Anne_Jeannot_files/P4110028.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.ecrits-vains.com/EV/Prose/Media/object085_1.jpg&quot; style=&quot;float:left; padding-right:10px; padding-bottom:10px; width:216px; height:287px;&quot;/&gt;&lt;/a&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;C'est une petite bonne femme, d'ailleurs elle n'a pas l'air bonne mais sournoise.&lt;br/&gt;Une petite bonne femme sans âge, dont on ne peut imaginer qu'elle fut une petite fille, une jeune fille, une fille, une femme.&lt;br/&gt;Le cheveu raide, gras, frange hachée et plaquée sur le front, visage gris et marqué par une légère couperose, silhouette informe mais tendue, agressive, elle s'accroche à son caddy, l'air furieux. Difficile de situer le personnage socialement, ni rurale, ni citadine, symbole d'un lumpen prolétariat qui a perdu ses valeurs, ses racines paysannes et ouvrières. Juste une femme à la limite, une femme sans statut, pas la misère mais la pauvreté humaine, physique, intellectuelle, matérielle.&lt;br/&gt;Une femme laissée sur le côté par une société autiste à tous ceux qui ne portent pas les signes de la réussite.&lt;br/&gt;La caissière, blonde et diaphane, s'appelle Ophélie, elle a l'air d'une noyée, égarée, submergée par les paquets de céréales et les packs de bière.&lt;br/&gt;Teint pâle, brouillé, troublé d'acné juvénile, cheveux tristes, peau fine déjà légèrement striée autour des yeux, regard mouillé, perdu, elle est ailleurs, loin. &lt;br/&gt;La petite femme hargneuse entasse dans le désordre, comme un butin, ses courses, sans un regard pour la caissière, princesse mal aimée, mal nourrie, mal coiffée, échouée dans cet univers vulgaire, frénétique, rutilant et sinistre.&lt;br/&gt;Mais personne ne semble percevoir cette tristesse poisseuse et brillante, meubles de froid qui abritent des piles, rangées comme de petits soldats, de pots de desserts lactés aux couleurs criardes, aux appellations menteuses et rassurantes, abondance factice des étals de légumes et de fruits arrivés par avion du monde entier.&lt;br/&gt;Les chariots se suivent, se croisent, se doublent, se cachent parfois au détour d'une allée, certains égarés, oubliés, d'autres prisonniers, agrippés par des propriétaires anxieux et possessifs.&lt;br/&gt;De jeunes mamans tendres ou agacées distribuent distraitement des tapes sur des petites mains qui se tendent vers des friandises colorées, aguichantes, des couples de retraités, liste en main n'arrivent pas à se mettre d'accord sur la taille de la boite de petits pois…&lt;br/&gt;Ophélie ébauche un vague sourire machinal à la cliente suivante qui ne le voit pas.&lt;br/&gt;Ophélie s'ennuie, frisonne et resserre sa doudoune quand la porte coulissante s'ouvre toute seule dans son dos. Encore deux heures entrecoupées d'une pause cigarette, dans le courant d'air derrière le hangar, entre les piles de palettes et les cageots explosés.&lt;br/&gt;Ophélie pense à son chat, borgne, ébouriffé, efflanqué qui doit dormir, petit tas de poils étalé sur le rebord de la fenêtre chauffé par le soleil.&lt;br/&gt;Haleine fétide, humeur changeante, tyrannique exigeant capricieux, le chat sans nom est entré dans sa vie comme un voleur blessé se glissant par la fenêtre, échappé d'on ne sait quelle bagarre féline.&lt;br/&gt;Ce soir elle lui racontera sa journée, le chat l'écoutera d'un air distrait et lui répondra d'un miaulement intéressé en slalomant entre ses jambes.&lt;br/&gt;- Et le bon de réduction?&lt;br/&gt;Elle est revenue, brandissant d'un poing rageur son ticket de caisse comme un étendard.&lt;br/&gt;Harpie sifflante et haineuse, elle foudroie Ophélie d'un regard accusateur.&lt;br/&gt;Victime résignée, Ophélie prend son micro d'un geste las.&lt;br/&gt;- Madame Bergère est demandée à la 8 pour une annulation…&lt;br/&gt;Dans la file on s'agite, on maugrée, on piétine.&lt;br/&gt;L'accusatrice plantée devant la caisse, sûre de son bon droit, tente de faire partager son indignation. &lt;br/&gt;- Ah ! mais quand même, c'est toujours comme ça, vous pourriez regarder ce que vous faites…&lt;br/&gt;Impatients, les clients par petits groupes changent de file provoquant un mini embouteillage de chariots.&lt;br/&gt;Ophélie reste seule face à son bourreau, épinglée par son regard furieux et méprisant.&lt;br/&gt;Madame Bergère, forte femme à la cinquantaine tonique, clinquante, arrive enfin.&lt;br/&gt;A son cou, un volumineux trousseau se balance, d'une main nerveuse aux ongles carminés, elle se saisit d'une petite clef et déverrouille la caisse, d'un geste sec, retape rapidement d'un doigt une série de chiffres puis enfonce la touche rouge, la caisse s'ouvre toute seule brutalement et recrache une longue bande de papier en crépitant.&lt;br/&gt;Ophélie, épaules rentrées, tête inclinée attend la fin de son humiliation&lt;br/&gt;Faussement attristée Madame Bergère passe derrière elle et surveille ses gestes quand elle décolle le bon de réduction d'un ongle un peu rongé.&lt;br/&gt;- Ma pauvre Ophélie, jamais n'y arriverai avec vous…&lt;br/&gt;La mauvaise petite femme, savoure sa victoire, au vague goût de revanche, un petit sourire narquois déforme son visage maussade.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;</description>
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      <title>La taiwanaise • Anne Jeannot</title>
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      <pubDate>Mon, 8 Feb 2010 04:46:08 +0100</pubDate>
      <description>&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Pour la troisième fois en un quart d'heure, j'invoque le dieu des machines à coudre taiwanaises vendues par correspondance, la mienne pour l'instant a décidé de transformer le fil de canette en filet de pêche après la tempête et ne cesse de rompre brutalement le fil du haut, bien que j'aie scrupuleusement respecté les méandres sinueux et pervers de passage du fil&lt;br/&gt;Pour finir, j'ai réussi à coudre une demie jambe de jean, d'un côté ça a l'air normal par contre à l'envers cela ressemble à une permanente trop bouclée.&lt;br/&gt;J'ai utilisé environ dix kilomètres de fil pour une couture de quatre vingt centimètres, rempli trois canettes qui ont une fâcheuse tendance à être coniques, ce qui n'est ni orthodoxe ni très efficace. &lt;br/&gt;Depuis six mois je découvre les richesses de l'oisiveté.&lt;br/&gt;Dans un élan de retour à la nature, j'ai tenté l'aventure du pain maison et malgré le respect absolu du mode d'emploi, j'ai réussi un très joli parpaing assez peu parfumé, puis j'ai tenté la marmelade d'orange non épluchée, la mienne avait la peau dure et épaisse, résultat une confiture à couper au couteau&lt;br/&gt;Après ces essais culinaires je me suis lancée dans les ouvrages de dame.&lt;br/&gt;Le tricot, j'ai abandonné très vite, faute d'avoir su compter et sauter les mailles indispensables pour les diminutions.&lt;br/&gt;Donc je me suis contentée de carrés échantillons de dix centimètres sur dix qui regroupés forment un patchwork informe et irrégulier, inutilisable, même la chatte n'en voulu pas comme coussin, il me restait le crochet mais là encore je me suis trouvé confrontée à une difficulté incontournable, comment démarrer en escargot, avec pour objectif de réaliser un objet tricoté identifiable et pratique comme un bonnet, la lecture d'un ouvrage spécialisé m'étant apparue plus ardue que celle d'un ouvrage hébraïque.&lt;br/&gt;Une fois encore entre la velléité et la réalité la distance était considérable.&lt;br/&gt;Je fis l'économie de l'essai de broderie, angoissée par avance par la minutie nécessaire à ce type d'exercice et ne voulant pas m'abaisser à remplir au point de croix un motif pré-dessiné.&lt;br/&gt;Armée de ma bonne volonté et de mon ignorance, je me suis alors gaiement lancée dans le jardinage à grande échelle : 2 plate-bandes au moins un mètre cinquante sur trois ! &lt;br/&gt;Triste jachère labourée, retournée creusée, par le chien qui veut démontre qu'il est un terrier et par la chatte qui sous des airs de princesse languissante drapée dans son étole de fourrure, ne dédaigne pas déguster une ou deux mésanges, de préférence en commençant par la tête.&lt;br/&gt;J'ai gratté, fouillé, retourné, ajouté de la terre, de l'engrais, de l'eau, laissé  s'épanouir les mauvaises herbes, arraché les tendres pousses du printemps des vivaces qui repartaient sagement, saccagé les rosiers en les coupant trop ou pas assez, je n'ai jamais su identifier ni localiser l'œil d'un rosier,  bien sûr je n'ai pas oublié de massacré le lilas à grands coups d'échenilloir, dressé à bout de bras comme des antennes de langoustes.&lt;br/&gt;Fatiguée par mes exploits, j'ai   décidé pour me remettre, de confectionner un biscuit pour le thé — la recette disant que c'était simplissime — du beurre, du sucre, de la farine, des œufs -  jusqu'à là c'était vrai, ensuite il était question de levure, de four thermostat six et d'un gâteau qui doublait de volume, curieux le mien au bout de vingt minutes ressemblait à une grosse crêpe trop grasse, trop molle, trop sucrée.&lt;br/&gt;Ayant ainsi exploré les confins de mon incompétence, je me pris soudain à regretter vaguement le temps pas si lointain ou habitant et travaillant entre Paris et Boulogne, j'utilisais environ deux heures par jour dans les embouteillages, deux heures pour donner ou recevoir des coups de fil inutiles, quelques heures pour assister à des réunions d'une importance toute relative, à cela il convient d'ajouter les pauses café, les pots d'arrivée ou d'adieu, les déjeuners dits de travail, enfin toute cette agitation qui avait le mérite de ne pas me laisser une minute à moi pour tenter de rater quelque chose.&lt;br/&gt;Aujourd'hui sans public, sans contrainte, sans obligations de résultats, ni délais,&lt;br/&gt;sans concurrence, sans jugement, je m'émerveille de ma capacité à ne rien faire de mes dix doigts, heureusement il me reste les mots pour en rire.&lt;br/&gt;</description>
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