La taiwanaise • Anne Jeannot

lundi 8 février 2010

 




Pour la troisième fois en un quart d'heure, j'invoque le dieu des machines à coudre taiwanaises vendues par correspondance, la mienne pour l'instant a décidé de transformer le fil de canette en filet de pêche après la tempête et ne cesse de rompre brutalement le fil du haut, bien que j'aie scrupuleusement respecté les méandres sinueux et pervers de passage du fil

Pour finir, j'ai réussi à coudre une demie jambe de jean, d'un côté ça a l'air normal par contre à l'envers cela ressemble à une permanente trop bouclée.

J'ai utilisé environ dix kilomètres de fil pour une couture de quatre vingt centimètres, rempli trois canettes qui ont une fâcheuse tendance à être coniques, ce qui n'est ni orthodoxe ni très efficace.

Depuis six mois je découvre les richesses de l'oisiveté.

Dans un élan de retour à la nature, j'ai tenté l'aventure du pain maison et malgré le respect absolu du mode d'emploi, j'ai réussi un très joli parpaing assez peu parfumé, puis j'ai tenté la marmelade d'orange non épluchée, la mienne avait la peau dure et épaisse, résultat une confiture à couper au couteau

Après ces essais culinaires je me suis lancée dans les ouvrages de dame.

Le tricot, j'ai abandonné très vite, faute d'avoir su compter et sauter les mailles indispensables pour les diminutions.

Donc je me suis contentée de carrés échantillons de dix centimètres sur dix qui regroupés forment un patchwork informe et irrégulier, inutilisable, même la chatte n'en voulu pas comme coussin, il me restait le crochet mais là encore je me suis trouvé confrontée à une difficulté incontournable, comment démarrer en escargot, avec pour objectif de réaliser un objet tricoté identifiable et pratique comme un bonnet, la lecture d'un ouvrage spécialisé m'étant apparue plus ardue que celle d'un ouvrage hébraïque.

Une fois encore entre la velléité et la réalité la distance était considérable.

Je fis l'économie de l'essai de broderie, angoissée par avance par la minutie nécessaire à ce type d'exercice et ne voulant pas m'abaisser à remplir au point de croix un motif pré-dessiné.

Armée de ma bonne volonté et de mon ignorance, je me suis alors gaiement lancée dans le jardinage à grande échelle : 2 plate-bandes au moins un mètre cinquante sur trois !

Triste jachère labourée, retournée creusée, par le chien qui veut démontre qu'il est un terrier et par la chatte qui sous des airs de princesse languissante drapée dans son étole de fourrure, ne dédaigne pas déguster une ou deux mésanges, de préférence en commençant par la tête.

J'ai gratté, fouillé, retourné, ajouté de la terre, de l'engrais, de l'eau, laissé  s'épanouir les mauvaises herbes, arraché les tendres pousses du printemps des vivaces qui repartaient sagement, saccagé les rosiers en les coupant trop ou pas assez, je n'ai jamais su identifier ni localiser l'œil d'un rosier,  bien sûr je n'ai pas oublié de massacré le lilas à grands coups d'échenilloir, dressé à bout de bras comme des antennes de langoustes.

Fatiguée par mes exploits, j'ai   décidé pour me remettre, de confectionner un biscuit pour le thé — la recette disant que c'était simplissime — du beurre, du sucre, de la farine, des œufs -  jusqu'à là c'était vrai, ensuite il était question de levure, de four thermostat six et d'un gâteau qui doublait de volume, curieux le mien au bout de vingt minutes ressemblait à une grosse crêpe trop grasse, trop molle, trop sucrée.

Ayant ainsi exploré les confins de mon incompétence, je me pris soudain à regretter vaguement le temps pas si lointain ou habitant et travaillant entre Paris et Boulogne, j'utilisais environ deux heures par jour dans les embouteillages, deux heures pour donner ou recevoir des coups de fil inutiles, quelques heures pour assister à des réunions d'une importance toute relative, à cela il convient d'ajouter les pauses café, les pots d'arrivée ou d'adieu, les déjeuners dits de travail, enfin toute cette agitation qui avait le mérite de ne pas me laisser une minute à moi pour tenter de rater quelque chose.

Aujourd'hui sans public, sans contrainte, sans obligations de résultats, ni délais,

sans concurrence, sans jugement, je m'émerveille de ma capacité à ne rien faire de mes dix doigts, heureusement il me reste les mots pour en rire.

 
 
 

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