Comment Jesus est devenu Dieu • Lenoir

dimanche 28 novembre 2010

 


Frédéric Lenoir

Edition Fayard (2010)


D'une façon vivante, pédagogique, en chapitres courts, Frédéric Lenoir nous présente l'homme Jésus, ce que l'on sait de sa vie, comment ses disciples l'ont perçu puis comment et pourquoi cette secte marginale du judaïsme s'impose peu à peu comme religion à part entière.

Le mérite de l'auteur, outre le fait que sa documentation paraît sérieuse, est de nous faire avancer pas à pas, comme dans un roman, dans cette histoire complexe et fabuleuse.

Fin du 1er siècle Suétone, Pline l'Ancien, Tacite et surtout Flavius Josèphe font allusion à Jésus et confirment la réalité de son existence tout comme les Evangiles et les écrits de Paul.

Les Evangiles de Marc (écrit à Rome vers l'an 60), de Mathieu, de Luc (qui s'adresse aux chrétiens d'origine païenne, vers l'an 80) rappellent à tous que Jésus est Juif ainsi que ses disciples, qu'il réalise les promesses et les prophéties de l'Ancien Testament, que l'enfance de Jésus est enracinée dans le judaïsme mais que ses idées ont une portée universelle.

Paul se fait connaitre par ses épitres; il sillonne l'Asie Mineure en infatigable promoteur du christianisme (qui ne porte pas encore ce nom). C'est un personnage étrange, né dans une riche famille de marchands juifs, citoyen romain. Juif très pieux il manifeste d'abord une farouche hostilité, presque fanatique, aux idées de Jésus avant d'être "illuminé" par la Vérité de Jésus qu'il défend alors avec le même fanatisme.  (Lire à ce sujet le livre d'Alain Decaux: "Paul, avorton de Dieu")


Jésus apparaît donc comme un juif pieux, se réclamant de ses racines, un réformateur s'inscrivant dans la tradition juive. Inclassable, il prend ses idées chez les pharisiens, les esséniens, ou chez Jean-Baptiste. Libre de toute attache il fait une interprétation personnelle de la Torah. Idéaliste, il prône l'amour du prochain comme l'avait fait Hillel avant lui, et qui avait résumé la bible en une phrase: "ne fait pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit". Il enseigne les Ecritures avec brio, il guérit, fait des miracles, clame son intimité avec Dieu...

Il laisse planer un doute sur son identité, ne se faisant jamais cependant l'égal de Dieu.

Il s'intitule lui-même "Fils de Dieu". Ce terme,- qui est utilisé dans la Bible (Livre de Daniel) et dans le monde antique pour évoquer les anges, les patriarches, les rois, pharaon ou empereur -, peu à peu change de sens dès le 2ième siècle, impliquant dés lors une  relation unique avec Dieu.

Pour la première fois, dans l'Evangile de Jean, rédigé au tout début du 2ème siècle, Jésus est assimilé à Dieu lui-même: "Au commencement était le Verbe. Et le Verbe était auprès de Dieu. Et le Verbe était Dieu... et le Verbe s'est fait chair. Et il a demeuré parmi nous." La théorie de l'Homme - Dieu est née. Avec une certitude, la résurrection de Jésus, le débat sur son identité ne fait que commencer.

Car, dès lors, d'énormes questions vont se poser à la nouvelle religion en gestation: comment Dieu peut-t-il s'incarner tout en gardant son statut totalement  transcendant ? Dieu peut-il mourir et souffrir ? Comment concilier humanité et divinité en une seule personne, ou sinon peut-on encore parler de monothéisme? Pendant quatre siècles ces problèmes vont secouer le christianisme naissant et vont perdurer tout au long de son histoire.


Les premiers prédicateurs se rendent compte que les païens sont plus réceptifs à leurs messages que les juifs. D'où une question: faut-il assouplir les règles du judaïsme pour les attirer ? L'ensemble des disciples accepte finalement un compromis qui va irrémédiablement écarter les Chrétiens de leurs racines juives. Un événement historique va aggraver encore la rupture: en 70 Rome s'empare de Jérusalem, détruit le Temple, ruinant ainsi la classe sacerdotale qui exerçait le pouvoir religieux et politique dans le pays. Les judéo-chrétiens quittent Jérusalem creusant du même coup un fossé géographique entre eux et les pharisiens soucieux d'unité nationale.


Vers 250, nombre de païens rejoignent les chrétiens dans leur croyance en Jésus, Etre surnaturel.

Les chrétiens s'organisent, sortent de la clandestinité, implicitement admis comme un groupe puissant par l'Empire romain. Ils mettent en place des structures solides, une Eglise hiérarchisée, solide, efficace, la Grande Eglise, qui devient majoritaire en Asie mineure, en Egypte du nord, autour de Carthage.

A son avènement en 312 l'Empereur Constantin (par ailleurs admirateur des chrétiens) décide, en bon politique, d'appuyer son autorité vacillante  sur cette structure solide et moralement forte. Coup de pouce du destin, - ou de l'Histoire -.

C'est encore Constantin qui contribue à renforcer l'unité de la Grande Eglise, l'incitant fortement à clarifier son orthodoxie et à lutter contre des courants théologiques multiples et importants: Nazaréens, Ebionites, tenants de Marcion  - le premier excommunié de l'Eglise pour avoir nié la généalogie juive de Jésus-, Gnosticistes - qui font de Jésus un être mystique détaché de toute réalité historique, se réservant à une élite d'initiés (hérétiques! Clame la Grande Eglise), Manichéistes -adeptes de Mani qui se veut "illuminateur" surpassant Jésus - ...., Arianistes qui, de plus en plus nombreux, suivent le théologien Arius: il  s'appuie sur la philosophie grecque et refuse de considérer le Christ comme l'égal de Dieu, seul éternel et incréé. Le Verbe, c'est à dire le Fils, est divin mais subordonné à Dieu. Ce n'est pas la croyance de la Grande Eglise. Celle -ci a maintenant un pape. Sous la pression de Constantin elle s'insurge contre ce qu'elle considère comme une hérésie dangereuse pour sa cohésion et réunit le premier concile de son histoire, à Nicée, en 325 pour imposer son premier dogme.

D'autres conciles auront lieu, de nombreux schismes seront éradiqués, de nombreuses querelles et de nombreuses haines s'exacerberont avant que l'orthodoxie doctrinale de la Grande Eglise s'affirme  peu à peu et qu'elle présente un visage unifié lors du concile de Chalcédoine en 451. Dans cette édification le rôle des Empereurs romains pèse d'un grand poids.


Ce livre historiquement instructif amène la lectrice  que je suis à un certain pessimisme; le christianisme  n'est- il pas toujours à la fois humble, charitable, persécuté mais aussi  intolérant et persécuteur suivant les époques? Les  dogmes rigides qu'il s'impose ne sont-ils pas à la fois gage de solidité,  mais aussi source de conflits internes et de rejet ?

L'humanité ne semble pas meilleure aujourd'hui qu'au temps de Jésus et les religions - de façon générale - ne semblent pas contribuer à créer un monde plus serein. Mais cette réflexion n'engage que moi.


                    Viviane   Bloch - novembre 2010

 
 

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