GUY CHATY par Monique W. LABIDOIRE
GUY CHATY par Monique W. LABIDOIRE
mercredi 3 juin 2009
Présentation à la société des Poètes Français
24 Janvier 2009 par Monique W. LABIDOIRE
La société des poètes français veut s’ouvrir à des voix moins classiques même si ces voix sont tout autant contemporaines que des voix dites plus modernes et je crois qu’avec Guy Chaty nous sommes tombés dans une caverne d’Ali Baba qui nous réserve bien des surprises.
Pour ceux qui ne le connaissent pas, je veux dire immédiatement que Guy CHATY est un observateur subtil de la société dans laquelle il vit. On le voit fidèlement parmi nous, les poètes, mais on l’imagine aussi bien au fond de la salle d’un café, dans les allées d’un super-marché ou sur un parking en train de décoder les événements de la vie quotidienne qui nous occupent tous. Le changement d’heure, la pratique du sport, les manifestations pour tout et rien, l’administration. Dieu lui-même est de la fête. Guy Chaty récupère avec humour les conseils, voire les menaces qu’on nous bassine à longueur de journée et qui nous enlèvent jusqu’à notre liberté de penser. Il s’amuse à nous renvoyer nos petits travers dans un miroir qui n’est pas sans tain : on s’y reconnaît en toute vérité dans un verre grossissant ! Heureusement le poète est toujours tout près de l’humoriste pour tournebouler tous ces événements et les porter en dérision et avec humour pour nous faire sourire. Cette liberté, le poète l’aura toujours.
Le monde est cruel en toute simplicité. L’homme devient de plus en plus indifférent aux autres. Il ne reconnaît plus la poésie dans le monde où nous vivons. Et pourtant elle est bien vivante et Guy Chaty sait la trouver dans les recoins les plus obscurs, dans ses labyrinthes les plus tortueux, dans ses muses les plus graves comme les plus légères. Pour lui, il semble que tous les sujets peuvent être déclinés, avec des mots, avec du sens comme avec des contresens, avec dérision, humour ou tendresse. Car pour ironiser sur les faits et gestes de ses contemporains, il lui faut pas mal de complaisance.
« Je suis vieux. Ce n’est pas ma faute. Si cela n’avait dépendu que de moi, je serais resté jeune. Mais on ne m’a pas demandé mon avis. Petit à petit je me suis délabré ; j’ai toujours l’impression d’être jeune, mais d’après les réactions des autres et les réflexions de mon miroir, il semble que ce ne soit plus la vérité. » In «Des mots pour le rire »
En guise de biographie Guy Chaty nous donne un peu sur le tard, sa mémoire d’enfance, ces fameux « Espaces perdus d’Antoine » qui vont le situer, socialement et familialement. Mais sont-ils vraiment perdus ces espaces ? Certes, ils ne sont plus car ils se sont dilués dans le paysage de la vie de l’homme et du poète mais ils se sont enracinés dans sa mémoire et nourrissent un présent qui est ce qu’il est, grâce à eux. Les espaces d’Antoine, nous les connaissons bien : c’est l’avant-guerre, la guerre de 39-45 et l’après-guerre, périodes pendant lesquelles nous avons découvert le monde. Ce monde-là, celui de l’occupation, des hommes absents, des privations, des caches, des atmosphères inquiètes, des camps et de la déportation, des Allemands qui sortent avec attendrissement leurs photos de famille mais aussi leurs armes pour fusiller les otages. Puis vient l’explosion de joie, la libération, les Américains, le chewing-gum et le chocolat. C’est tout cela qui traverse l’univers du petit Antoine.
Le monde d’Antoine, c’est aussi celui de l’école, des mots, des expressions que le futur poète porte en lui et qui s’agitent dans sa tête comme lorsqu’il songe au sol de cette maison à la campagne, ce sol en « terre battue » mais battue par qui et pourquoi ? Il y a les curés, la religion, puis la découverte de soi-même, de sa spiritualité comme de sa sexualité. Les garçons sont jolis et les filles aussi. Quoi de plus normal. La campagne et sa cruauté, on tue les lapins en surnombre, on vit au plus près de la nature. Guy Chaty alias Antoine est issu d’un milieu modeste, il « s’élèvera » comme on dira alors grâce à l’école de la République, des maîtres, des professeurs et surtout grâce à ses excellents résultats en mathématiques. Mais tout est à découvrir et le petit Antoine ne sait rien du chat d’Anatole (entendre Anatole France) alors que ses camarades de lycée savent déjà qui est Shakespeare, que tous mangent à la cantine du lycée Chaptal et que lui va faire chauffer sa gamelle chez le bougnat de la rue Beudant, la cantine étant trop chère.
Les souvenirs s’impriment sur la page, le bougnat dans son nuage noir livrant les sacs de boulets dans les caves, le froid glacial des lits, les désagréments de cette période, la piqûre dans le dos, la piscine trop chlorée et le professeur de gym « abruti », nous en avons tous connu au moins un. Et puis les quartiers où le poète a vécu, Pantin, Bobigny, la longue route de ce petit banlieusard pour se rendre dans son lycée parisien. C’est qu’il n’y avait pas de lycée dans les banlieues à l’époque et même le cours complémentaire était loin du domicile d’Antoine. L’autobus qui sonnait complet, la marche à pied, l’angoisse du retard et des punitions du censeur…
Disant cela, nous saurons presque tout de la biographie de notre poète qui a réussi de belles études à force d’équations, de persévérance et de compétences et qui a terminé sa carrière comme professeur de Faculté.
Mais les mathématiques n’ont pas été sa seule voie. Les mots, la poésie, le théâtre, la chanson ont été ses compagnons de route et l’imagination nécessaire pour résoudre les problèmes mathématiques lui a été également essentielle pour délivrer son imaginaire de poète.
Guy Chaty a publié une douzaine de livres. Il collabore à de nombreuses revues et Associations, Poésie Première, Interventions à haute voix, Aliénor, Pen-Club, quelques autres. Il met en scène ses textes et « Anatole et son chat » se sont promenés à travers Paris et quelques banlieues proches. Guy Chaty aime à porter ses textes au plus près du public.
Pour rester dans la proximité d’une société en mutation, Guy Chaty, poète observateur se sert du passé soit pour évaluer les chances du futur, soit pour compenser les manques de la vie présente. Le modernisme ajoute-t-il aux relations humaines, facilite-t-il l’amour, la solidarité, le plaisir d’une réalité simple et naturelle ? Nous pouvons nous poser la question. Guy Chaty quant à lui, semble en douter quand dans ses « Contes cruels» il met en avant la cruauté de l’être humain tout en réussissant à nous arracher un rire un peu décalé. Oui il vaut mieux rire de ce que l’humanité charrie avec elle de désastre et d’absurde, rions de nous-mêmes avec nous-mêmes et tout de même semble suggérer Guy Chaty, essayons d’en tirer une petite leçon, aussi infime soit-elle elle ne peut qu’être grandement utile dans ces temps de presque catastrophe.
Non pas qu’on trouve un ton tant soit peu moralisateur chez Guy Chaty. Non, il reste le spectateur proche d’une société dans laquelle il se sent partie prenante. Il anime le paysage de ce monde, se mettant en scène dans une vérité désarmante. Nous faisons bien tous partie de la même équipe, mais il y en a certains qui sont plus lucides que d’autres. C’est pourquoi les poèmes, nouvelles, récits de Guy Chaty nous sont nécessaires. Car ce travail sur soi-même et les autres construit l’expérience d’une vie. Ce travail se démultiplie sans doute selon l’humeur des espaces rencontrés, là un ton grave, ici la dérision, plus tard la légèreté ou le plaisir tout simplement d’une chanson. Comprendre et aller vers les autres disciplines avec la rigueur que l’on sait du mathématicien qui lui non plus ne pourrait fonctionner sans fantaisie. C’est cette fantaisie, cette imagination qui peuvent amener aux grandes découvertes et c’est avec fantaisie que Guy Chaty dénonce et s’engage, l’entrée en matière nous en donne une belle démonstration :
« Ah, autrefois, la guerre était une fête remplie d’humanité » in « Contes cruels »
Ce qui semble important dans cette œuvre, c’est tout le travail sur le langage qui en résulte. Le langage chez Guy Chaty devient une gymnastique acrobatique dans laquelle les mots sont les athlètes toujours au mieux de leur forme. S’ils ne visent pas Olympie, ils sont toujours prêts à la compétition fraternelle des basses œuvres de ce monde en se tordant des travers, des tics et des tocs de notre chère humanité. Cette langue à tort et à travers interchange ses donnes avec humour et Guy Chaty semble nous dire que rien n’est fixé, tout peut changer, le long en court, le grand en petit, le beau en laid. Les mots sont déstructurés pour se réinventer, se décliner, s’amuser. Oui, chez Guy Chaty les mots s’amusent et nous amusent. Ils n’ont rien de sacré, surtout pas. Ils vivent leur existence en prenant des risques.
Tic tac toc
Au temps
Où tous les gens ont des tics
Que reste-t-il
Je vous le demande
Que reste-t-il
D’authentique ?
Autant de gens
Autant de tics
Mais identiques
Même les tics
Sont du toc
Trop de tics
Tic en troc
Et trop de triques
Qui nous traquent
Au grand tic tac
Du temps qui passe
Quand le grand truc
Fera toc toc tôt ou tard
J’aurai le trac
Car ce grand truc
C’est pas du tocin « J’ai laissé mourir le soir »
Les mots fascinent notre poète nous l’entendons bien. Ils l’accompagnent dans son existence. Ils construisent sa vie et sans eux il ne serait rien. Guy Chaty reste toujours dans un étonnement qui lui semble vital. Les mots l’étonnent, il veut savoir comment ils sont faits, il semble s’émerveiller quand ils sont sous ses yeux, sous sa langue et qu’ils nous permettent de communiquer. La révélation de son emploi quotidien ne suffit pas au poète, il se plait à inverser les sons, les syllabes et ce faisant il inverse le sens des aiguilles de la montre qui au grand jamais ne devraient s’embrouiller. Comme dans ses « Phonèmes en folie ».
Cette façon d’œuvrer est permanente chez Guy Chaty et il est des moments où si l’absurde ne disparaît pas, le grave prend un peu plus de place comme dans ce poème où le poète s’amuse, tout de même, à se poser auprès du grand Shakespeare :
N’être pas
N’a pas le droit de naître
N’a pas le droit d’être
D’occuper l’espace
De manger du temps
Et l’amour des autres.
À le devoir de n’être pas.
Avant d’atterrir dans ce monde
Est reparti ailleurs
Dans le grand tout
Qui nous engloutit tous
Un peu plus tard
Un peu plus tôt. In « La vie en raccourcis »
Mais oui toute la question est là : Etre ou ne pas être … Être dans le rire alors ? Car le rire est bien le propre de l’homme, mais Guy Chaty n’hésite pas à dénoncer toutes les imperfections de ses frères humains, ceux qui rient comme ceux qui ne rient jamais. Il nous livre des petits poèmes qui peuvent paraître bien innocents et qui pourtant ciblent en plein cœur notre réalité quotidienne. Pourquoi ne pourrait-on pas mieux partager les richesses du monde, sauvegarder les différences, faire partie d’un même orchestre, ramer en cadence. Pourquoi y a-t-il toujours ceux-ci et ceux-là ? Ici grâce à l’absurde, à la dérision, à l’humour, le poète prend position dès le premier vers : « Il y a les ceux-là, les ceux-ci et les autres. » Nous sommes classés et faisons partie de clans différents.
Pourquoi les peuples du monde ne pourraient-ils s’entraider, se comprendre, partager sinon s’aimer, s’interroge le poète qui ne leur en demande pas tant ! Pour aller là où il veut aller, le poète Guy Chaty se sert du langage et de ce que crée le langage. Les matériaux du poète sont bien la langue, les mots et l’existence. La langue, outil de communication, de compréhension et d’imagination est le support infini qui mène le jeu dans le hasard de son déroulement et la certitude de sa destinée. Mais à la question d’être ou ne pas être, le poète répond : « être », même si cet être-là est éphémère.
Le petit Guy se sentait tranquille entre père et mère dans son éternité. Mais le train de la vie est une expérience quotidienne et l’homme comme le poète sait qu’il y a toujours un terminus. À la gare du terminus, pas encore atteinte heureusement, Guy Chaty n’a peut-être pas perdu le petit Antoine. Il est toujours à la recherche de son chat. Le retrouvera-t-il dans son « Amour de jardin », un jardin qui semble déceler tout l’amour du monde. Un coup de cœur que ce jardin dans lequel on trouve des fleurs, des arbres, des oiseaux et une maison dans un village, un visage, un corps à aimer. Dans ce jardin il y a toujours les mots qui voltigent, s’échangent, se regardent en riant, ils font sens et non-sens, ils sont rangés et dérangés, ils couvrent la page du recueil et se dévoilent dans la bonne humeur certes mais aussi dans l’humeur noire qui n’oublie pas de relever mais avec toujours beaucoup de gentillesse nos travers, nos tics et nos tocs. Le poète Guy Chaty a toujours besoin des mots : Des mots pour le rire, des mots pour le dire. Et nous ne pouvons que le remercier pour cela. Merci au poète de trouver la poésie des mots pour le rire, la poésie des mots pour le dire.Monique W. Labidoire